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Pourquoi le secteur énergétique échapperait-il à l'analyse en cycle de vie ?

La question de l'électrification des usages notamment dans le bâtiment fait débat au sein des professionnels de l'énergie. Bernard Aulagne, président de Coénove, dénonce une tromperie.

Avis d'expert  |  Bâtiment  |    |  Actu-Environnement.com

Viser le zéro carbone à l'horizon 2050, tel est l'objectif clairement affiché depuis plusieurs mois par la politique énergétique française en écho aux ambitions européennes. Pour y parvenir, le Gouvernement a opté unilatéralement, au sein de sa Stratégie nationale bas-carbone, pour une électrification massive des usages, en particulier dans le secteur du bâtiment. Un choix qu'il souhaite décliner désormais dans les règlementations en préparation tant sur la construction neuve (RE 2020) que dans l'existant avec la refonte du diagnostic de performance énergétique. Et pour favoriser l'électricité, l'administration ne lésine pas sur les moyens : révision à la baisse du coefficient d'énergie primaire, diminution arbitraire du contenu carbone de l'électricité, et, au mépris de toutes les directives européennes, comptabilisation de l'énergie en énergie finale et non plus en énergie primaire, dans un souci (sic) de simplification pour le consommateur… Rien d'autre en fait qu'une vaste supercherie pour favoriser l'électricité, au motif discutable qu'elle est soi-disant décarbonée du fait de la place importante du nucléaire dans sa production : circulez, il n'y a rien à voir !

De quoi parle-t-on en fait ?

Tout est question de point de vue suivant que l'on regarde par le petit bout de la lorgnette et que l'on considère uniquement l'énergie consommée dans son logement, autrement dit celle qui figure sur sa facture (appelée énergie finale), ou que l'on s'intéresse à l'ensemble de la ressource énergétique nécessaire pour produire, transporter, distribuer l'énergie jusqu'à son compteur, en prenant donc en compte les différentes pertes tout au long de la chaîne (le tout constituant l'énergie primaire).

Notons d'ailleurs que cette vision globale n'est pas propre au secteur de l'énergie, bien au contraire. Dans tous les domaines, il est désormais demandé aux industriels de prendre la mesure de leur responsabilité environnementale, autrement dit d'intégrer l'impact de leur process sur nos ressources, qu'il s'agisse de la consommation d'énergies ou de celle de l'eau.

C'est déjà le cas, et depuis un certain temps, dans le secteur du bâtiment qui est tenu d'évaluer la performance de chaque produit au regard de l'analyse de son cycle de vie, de l'extraction des matières premières pour le produire jusqu'à sa fin de vie (« du berceau à la tombe »). Cette obligation se traduit, depuis 2014, par la délivrance de FDES (Fiches de données environnementales et sanitaires) pour les produits de construction et, depuis 2017, de PEP (Profil environnemental produit) pour les équipements électriques et de génie climatique, définitions qui sont indispensables pour intégrer une solution dans une démarche ou un projet d'éco-conception. Même pour les produits de consommation courante, comme les aliments, l'électroménager ou encore les vêtements, l'Analyse du cycle de vie (ACV) devient la norme.

Alors pourquoi donc le secteur de l'énergie s'y soustrairait-il ? Pourtant, retenir comme référence l'énergie finale plutôt que l'énergie primaire revient bien à nier l'analyse en ACV : il s'agit donc au mieux, d'un anachronisme, au pire, de l'irresponsabilité voire de la tromperie.

Quand efficacité ne rime pas avec électricité

La situation diffère, en effet, suivant qu'une énergie peut être utilisée quasiment telle qu'elle est produite ou pas… Contrairement au charbon ou au gaz par exemple, l'électricité n'existe pas dans la nature et est obtenue par la transformation de différentes ressources : charbon, pétrole, gaz, uranium, eau, soleil, vent…

Cette transformation se traduit par une chaîne de rendements énergétiques permettant de passer de la ressource primaire, épuisable ou renouvelable, à l'utilisation finale. C'est le coefficient d'énergie primaire qui reflète cette transformation et permet de remonter à la quantité des prélèvements faits sur les ressources épuisables de la planète pour satisfaire le besoin final. Et on parle bien de ressources épuisables, pas uniquement fossiles, car l'uranium est également une ressource épuisable, avec des réserves limitées et posant les mêmes problèmes géopolitiques que le gaz, par exemple.

Vouloir discrètement ranger l'uranium dans la même catégorie que l'eau, le soleil ou le vent n'est ni plus, ni moins, là encore, que de la tromperie.

Mais alors quelle valeur pour ce coefficient ?

L'Administration a publié, en avril 2019, une étude montrant son évolution et situant le coefficient actuel à 2,74 pour la France, du fait de la part prépondérante du nucléaire et de la part limitée des énergies renouvelables !

Concrètement, cela signifie donc qu'aujourd'hui en France, il faut 2,74 kWh de ressources énergétiques majoritairement épuisables (énergie primaire) pour obtenir 1 kWh d'électricité délivré au compteur (énergie finale).

La bonne nouvelle est que ce coefficient est appelé à baisser au fur et à mesure du développement des énergies renouvelables dans le mix de production d'électricité, mais, ne nous leurrons pas, ce n'est pas pour tout de suite compte tenu du poids de l'énergie nucléaire dans ce mix et de la réticence des pouvoirs publics à engager une véritable baisse de son recours : si viser le 50 % était d'abord pour 2025, la loi acte désormais 2035 et l'expérience nous répondra « peut-être » !

Mais la logique de l'administration est autre. Bien que n'ayant aucune certitude, appliquons dès maintenant le coefficient de conversion calculé jusqu'en 2050 en considérant comme atteint l'objectif de réduction du nucléaire. Voilà comment la PPE (Programmation pluriannuelle de l'énergie) nous sort du chapeau 2,3 !

En résumé, le coefficient de conversion devrait être aujourd'hui de 2,74. On utilise 2,58 qui, déjà, favorise l'électricité et, comme ça ne suffit pas, on invente un 2,3 au mépris total de la méthodologie recommandée par la Commission européenne : coefficient calculé sur le mix électrique actuel et révision tous les quatre ans. Stop à la manipulation !

Vision primaire de l'énergie primaire ?

Alors, soyons sérieux et dépassons la boutade facile : énergie primaire, vision primaire, car c'est tout le contraire : seule la comptabilité en énergie primaire permet une vraie vision globale de la chaîne énergétique et des prélèvements sur les ressources épuisables. Au final, la comptabilité en énergie finale constitue une vision étroite et trompeuse, ne distinguant pas 1 kWh d'électricité produit à partir du gaz, du nucléaire, du soleil ou du vent.

On nous parle de simplicité pour le consommateur, mais, c'est une tromperie : le consommateur ne retrouvera jamais les consommations estimées conventionnellement sur sa facture. Son seul repère est le montant qu'il paye. En tant que citoyen, il s'intéresse aussi, et de plus en plus du fait de la crise sanitaire que nous traversons, à la conséquence de son mode de vie, dont ses consommations d'énergie, sur la planète.

Si nous voulons sincèrement préparer au mieux notre avenir et agir efficacement pour préserver nos ressources, c'est bel et bien l'énergie primaire qui doit être la base de notre raisonnement. L'énergie primaire est LA seule manière de quantifier véritablement les ressources naturelles consommées, ressources qui, rappelons-le, sont épuisables, uranium compris. Ce n'est pas parce qu'il a été un fleuron français que le nucléaire doit se permettre de s'affranchir des enjeux d'efficacité énergétique. L'heure est aujourd'hui à la transparence sur ce que coûte chaque produit, pas seulement à notre porte-monnaie mais aussi à notre planète. La crise sanitaire que nous traversons actuellement nous le rappelle au quotidien.

Avis d'expert proposé par Bernard Aulagne, président de l'association Coénove représentant les professionnels du gaz dans le bâtiment.

Réactions5 réactions à cet article

 

Ce coefficient de 2,74 actuel me paraît réaliste puisqu'il tient compte d'un rendement de 30 % du nucléaire (coeff 3,3), d'un rendement de 100 % pour les énergies renouvelables (coeff 1) qui sont minoritaires.
Introduire ce coefficient est déjà un grand progrès !!Il y a 20 ans le lobby nucléaire calculait sa production d'énergie primaire (sic) en multipliant sa production réelle par 3,3 ,pour disaient-ils, pouvoir comparer avec le charbon, et on arrivait à l'absurdité qui consistait à gonfler artificiellement le nucléaire dans le calcul total des énergies produites.
Le nucléaire est moribond , en ce moment plus de 50% du parc français est à l'arrêt , trop cher , en travaux permanents , les 50 % seront une réalité durable dès 2026.Les coefficients sont à revoir , mais en sauvegardant le gaz , car le gaz renouvelable et l'hydrogène sont des vecteurs d'avenir.

Darwin | 23 juin 2020 à 10h03
 
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La démonstration n'est pas nouvelle, mais elle est imparable, et il est toujours bon de la rappeler. Les lobbies sont à la manœuvre : le nucléaire avance masqué, s'appuyant au passage sur des experts prétendument écologistes qui nous assènent que l'objectif zéro carbone est impossible à atteindre sans le nucléaire, et qui débinent au passage l'éolien et le solaire, trop chers et gaspilleurs d'argent public (à la différence du nucléaire !!!). Belle arrogance, notamment vis à vis de nos partenaires Européens, qui tous (sauf le Royaume Uni, qui bizarrement suit la France en la matière) ont renoncé au nucléaire, avec des résultats tout à fait probants sur leurs feuilles de route. Bien sûr le lobby du gaz a aussi des intérêts particuliers, et traîne son image de fossile, mais on a tendance a sous estimer les efforts de verdissement et de productivité de la filière (rationalisation de la production de méthane agricole, verdissement de la production d'hydrogène, etc.…)

Basil Beck | 23 juin 2020 à 10h32
 
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Ben le gouvernement s'intéresse à l'électricité car les taxes sont explosives sur une clientèle captive et encore plus avec les voitures électriques, c'est sur que le rendement d'une centrale atomique c'est léger déjà de la turbine et l'alternateur reste que 50%, et tous les moyens bis comme le solaire ont soi-disant 15% de rendement, donc la rente n'est pas prète de se terminer.
Pour l'énergie passive en métropole encore trop de maisons neuves orientées est-ouest (dom tom c'est l'inverse clims!), c'est pourtant pas bien compliqué on devrait installer un malus, on sera peut être amenés à envisager un malus à ceux qui ont un toît orienté plein sud sans capteurs et un bonus pour les autres, idem les moulins à eau avec turbine, éventuellement éoliennes à axe vertical sur les immeubles, les citoyens participant ou pas au mixt énérgétique impliqués économiquement.

pemmore | 23 juin 2020 à 10h57
 
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Le concept "Cycle de vie" qui a eu son heure de "mode" est très discutable

Faut-il intégrer l'impact écologique de la fabrication des lunettes de protection du gars qui fabrique un produit considéré comme ayant un cycle de vie "soutenable" ?

Où s'arrêtent les éléments à prendre en compte.

Evidemment c'est mieux que rien, mais ...

Commençons par ne plus produire ce qui - "Ca saute aux yeux" - n'est pas soutenable

Un exemple : les biscuits apéritifs de plus en plus nombreux et même l'apéro qui n'ouvre pas l'appétit, voire altère les apports nutritifs du bol alimentaire

Vivre simplement pour que tous puissent simplement vivre et aimer

Sagecol | 23 juin 2020 à 11h55
 
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D'accord sur le fond : la transparence, la prise en compte de l'énergie "primaire", du cycle de vie complet des installations, etc.

Mais alors dans ce cas.... Le cycle de vie des sources """""renouvelables""""" d’électricité, on en parle? On en parle du mix énergétique de l’Allemagne avec ses belles éoliennes et ses centrales à charbon pour quand il n'y a pas de vent?

Tim | 29 juin 2020 à 11h25
 
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