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Loup : une autre gestion est possible !

Le plan loup en cours de consultation génère mécontentements et frustrations tant chez les défenseurs de l'animal que chez les éleveurs. Une note de la Fabrique écologique éclaire le débat. Détails avec Jean-Jacques Fresko, président du groupe de travail.

Avis d'expert  |  Biodiversité  |    |  Actu-Environnement.com
Environnement & Technique N°377 Cet article a été publié dans Environnement & Technique n°377
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Dans le contexte actuel d'effondrement de la biodiversité, la pérennité de la présence du loup sur notre territoire est un impératif. Pour la garantir, une gestion apaisée de la présence du loup est indispensable. Les éleveurs, principalement d'ovins, étant les premiers confrontés aux conséquences de cette présence, il est illusoire d'imaginer qu'une stratégie soutenable du loup puisse être élaborée sans eux, a fortiori contre eux.

Le loup a disparu du territoire français dans les années 1930. Il s'agissait alors d'une espèce jugée nuisible, l'Etat versait une prime pour chaque loup abattu. A la fin du XXe siècle, la présence de deux individus de souche italienne est attestée dans le parc national du Mercantour en 1992. Entre sa disparition et son retour, le paysage dans lequel il évolue s'est radicalement métamorphosé.

  • Au plan géographique, la déprise rurale a conduit à ce que l'élevage extensif occupe des terres autrefois cultivées et à ce que la broussaille puis la forêt progressent. Cette évolution s'est avérée favorable à la forte augmentation des populations de grands ongulés, et a créé des conditions propices au retour des loups.
  • Au plan juridique, la France a signé en 1979, avec 46 autres Etats européens, la Convention de Berne, aux termes de laquelle "la faune et la flore sauvage constituent un patrimoine naturel d'intérêt majeur qui doit être préservé et transmis aux générations futures". Le loup est donc devenu en France une espèce protégée.
  • Au plan culturel, la conscience de l'extinction rapide des espèces sauvages à travers le monde et les atteintes au patrimoine naturel, conséquences d'un développement économique rapide, ont conduit de larges parts de la société à poser un regard neuf sur la présence d'espèces historiquement regardées comme importunes, parmi lesquelles le loup.

Le retour du loup porte donc en lui tous les ingrédients d'un débat de société susceptible à tout moment de déraper dans la rébellion d'une catégorie sociale. Il pose aux décideurs publics une question politique explosive, et il met à leur charge l'obligation de produire des décisions forcément délicates.

Un dossier mal géré depuis le départ

Aujourd'hui, le loup se porte "plutôt bien" en France : sa population augmente régulièrement, elle était estimée en 2017 à 360 individus, soit une augmentation de 23% par rapport à l'année précédente. Cette dynamique reste toutefois fragile et incertaine, comme l'indique l'expertise scientifique collective (ESCO) publiée en mars 2017 sous la direction du Muséum national d'histoire naturelle (MNHN) et de l'Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS). Quoi qu'il en soit, l'appétit de l'animal ne se dément pas : 11.183 victimes indemnisées en 2017, contre 1.500 en 2000.

Ce dossier et sa gestion en France sont marqués par quatre déficits :

  • Un déficit de transparence : ayant fait le constat de la présence de deux loups à l'automne 1992 dans le parc du Mercantour, les services de l'Etat ont tenu secret ce retour du prédateur. Cette gestion par le secret a créé une suspicion sur les actions de l'Etat et constitué un terreau propice à la diffusion de rumeurs et de fausses nouvelles. De part et d'autre, des acteurs militants tentent d'accréditer des récits favorables à leur thèse, et d'élaborer une "vérité alternative" sur laquelle il est illusoire de penser qu'un débat constructif puisse s'établir.
  • Un déficit de gestion politique : signée en 1979, la Convention de Berne a été négociée et ratifiée par la France à une époque… où le loup en était absent ! La France, dès lors, n'a logiquement exprimé à cette date aucune réserve d'interprétation. Ce cadre juridique contraint la France à gérer le dossier du loup d'une manière dérogatoire. Notre pays s'interdit un pilotage proactif et l'affichage d'une stratégie clairement exprimée et justifiée.
  • Un déficit de connaissance : le loup reste un animal complexe, au comportement très élaboré, capable de transmission, porteur d'une "culture" lupine. Ces points sont finalement mal connus. La recherche publique, telle qu'elle est structurée en France, fonctionne en "silos". L'ONCFS étudie la démographie et la biologie du loup, mais les moutons ne sont pas de sa juridiction. De son côté, l'Institut national de la recherche agronomique (Inra) fait porter ses efforts sur tout ce qui concerne les systèmes d'élevage pâturants, notamment ovins, pas directement sur le loup. Les interactions du prédateur sur ses proies constituent encore, étonnamment, un "angle mort" de la recherche publique. En outre, l'éthologie du loup est un territoire scientifique peu exploré en France, du fait de l'absence de l'animal au cours du XXème siècle.

Et surtout…

  • Un déficit d'efficacité ! La gestion du dossier "loup" contraint à une négociation annuelle unanimement jugée pénible sur le nombre maximum de loups susceptibles d'être abattus ; elle ne rassure pas les défenseurs du loup sur la pérennité de sa présence en France ; elle ne rassure pas plus les éleveurs sur la possibilité de contenir voire de faire cesser les prédations sur les troupeaux.

Transparence, recherche et nouvelle doctrine

Face au constat de ces déficits, le groupe de travail de la Fabrique écologique esquisse une stratégie respectueuse de quelques impératifs catégoriques : pas de baisse de la population, maintien d'une croissance même lente jusqu'à l'atteinte du "bon état de conservation" de l'espèce. Il propose pour cela trois types de mesures :

  • Assurer la transparence et le partage de l'information via un média particulier (site Internet, newsletter périodique, ou articulation des deux) dont le pilotage éditorial serait assuré de façon paritaire par les représentants des éleveurs et des représentants des associations de protection de la nature. Ce média devrait se faire l'écho de toutes les informations recueillies sur le sujet du loup, et les classer selon leur degré de fiabilité. De la même manière que les Décodeurs expliquent dans le Monde "pourquoi c'est faux" "pourquoi c'est plutôt vrai", un travail éditorial, effectué par une équipe dédiée (2 à 3 ETP) de journalistes serait lui aussi garant de la transparence de ce nouveau média.
  • Investir dans la recherche et la connaissance : recherche sur les interactions loups/troupeaux ; recherche en éthologie des populations présentes sur le territoire français ; recherche appliquée sur l'optimisation des moyens de protection, et notamment sur l'amélioration des souches de chiens de protection ; recherche appliquée sur les moyens de défense non létaux susceptibles d'assurer une efficace dissuasion auprès des troupeaux.
  • Définir une nouvelle doctrine de réponse aux attaques, dans laquelle la gestion de la population de loups est arrêtée pour une période de quatre ans, avant d'être réévaluée. L'impératif en est fixé : pas de baisse de la population, maintien d'une croissance même lente jusqu'à l'atteinte du "bon état de conservation" de l'espèce. Dans ce cadre, un plafond de prélèvements annuels est fixé. Le groupe suggère un plafond maximal (et non un objectif à atteindre) de 20% de la population adulte constatée chaque année. Ce plafond tient compte des enseignements de l'Expertise scientifique collective conduite par le MNHN et l'ONCFS, qui fixe à 34% le taux de mortalité au-delà duquel la taille de la population est susceptible de diminuer. Au cas où une baisse de la population serait constatée, le plafond serait immédiatement revu à la baisse. L'objectif étant d'éduquer les loups au danger de l'attaque d'un troupeau, le tir de défense simple pourrait intervenir sans condition alors que le troupeau est au pré (sans préjudice de la recherche, en parallèle, de moyens de défense non létaux). A l'inverse, les tirs de prélèvement et tirs de prélèvement renforcés seraient en principe abandonnés. Enfin, les zones coeur de parcs nationaux deviendraient des territoires d'expérimentation de moyens de défense non létaux, sous la conduite d'agents des parcs. Les tirs de défense, obligatoirement effectués par les agents assermentés, n'y deviendraient possibles qu'après que toutes les mesures non-létales auraient été appliquées.

Au total, les constats et les propositions qui figurent dans la note n'ont évidemment pas la prétention de régler, comme par magie, les difficultés liées à la présence du loup en France. L'objectif est de porter sur ce dossier complexe un regard nouveau, plus conforme à la réalité constatée aujourd'hui sur le terrain. Les mesures proposées visent à gérer la présence du loup dans un esprit apaisé, où la transparence et la coopération de tous les acteurs permettront un dialogue opérationnel dépassionné.

Avis d'expert proposé par Jean-Jacques Fresko, président du groupe de travail sur le loup à la Fabrique Ecologique

Réactions3 réactions à cet article

 

Le loup c'est pour le folklore, le tourisme, le "sentimental" ou bien c'est irremplaçable pour l'équilibre du biotope dans la chaîne alimentaire ?

Si la réponse est oui, quelle est la position de la "question loup" parmi les problèmes prioritaires à résoudre sur le plan de la gestion du monde animal ?

Dans une société qui trouve intelligent de claquer du fric pour permettre à quelques individus d'aller "un jour" sur Mars quand il y a tant de malheureux sur Terre, il faudrait savoir se poser les bonnes questions des priorités.

Thomas Pesquet "pour "élever le débat" est un assez bon commercial, mais vend-il de l'utile ou du luxe ?

Même question pour le souriant monsieur Fresko aux très intéressants propos instructifs

Sagecol | 16 janvier 2018 à 09h33
 
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Le loup et le chien, c'est la même espèce.
Mais on ne parle jamais des chiens ...
J'habite à la montagne, et dans la forêt à 500m du village, loin des traces d'homme, j'ai vu les traces du gros chien du voisin mélangées avec celles d'un chevreuil, lequel s'est amusé à grimper une pente presque verticale dans la neige profonde et lourde (le chien n'a pas suivi).
Vu l'énergie que ça lui a coûté, encore un qui ne passera pas l'hiver!
La concurrence faite au loup par la divagation des gros chiens domestiques bien nourris de croquettes me semble inappropriée.
Qui osera s'attaquer vraiment au problème des chiens qui courent librement la campagne et qui font comprendre à leurs congénères que, contrairement à ce que leur culture leur enseigne, l'homme n'est pas vraiment à craindre puisqu'il donne à manger !!!

Butimage | 17 janvier 2018 à 13h01
 
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On ne peut traiter valablement de l'interaction élevage/loup en ignorant la politique agricole. Elle est une composante déterminante dans ce sujet polémique. On ne peut traiter un problème en l'isolant de son environnement. Si les éleveurs pouvaient vivre décemment de leur travail sans embrasser les modèles mondialisés le loup ne serait pas un souci pour eux et tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes !

pragma | 17 janvier 2018 à 13h48
 
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