Présenté le 10 avril sur fond de tensions sur les marchés de l'énergie, le plan d'électrification du Gouvernement s'inscrit dans une lecture géopolitique assumée. « Quand nous importons du pétrole ou du gaz, nous importons en même temps les crises des autres », a souligné le Premier ministre Sébastien Lecornu, en érigeant l'énergie en enjeu de « sécurité nationale ». Face à ce constat, l'exécutif défend une stratégie centrée sur l'électricité, avec pour objectif de « remplacer le pétrole et le gaz » par une énergie produite en France et de surcroît majoritairement décarbonée.
Au-delà du discours, le plan vise à accélérer l'électrification des usages, notamment dans le logement et les transports, avec un doublement des soutiens publics d'ici 2030, de 5,5 à 10 milliards d'euros par an. « Nous allons devoir changer d'échelle, avec une véritable planification », a insisté le chef du Gouvernement, qui promet une transformation progressive, « territoire par territoire », et « sans abandonner personne ».
Reste qu'à ce stade, cette stratégie appelle encore des précisions sur sa mise en œuvre. Comme le fait remarquer l'association Negawatt, « pas un mot n'a été prononcé sur les économies d'énergie, sans parler de l'usage redevenu tabou du terme sobriété ». L'inquiétude est aussi de mise du côté des associations spécialisées dans la rénovation des logements : « Changer un système de chauffage, ce n'est pas une politique de rénovation énergétique. La priorité doit être l'isolation », critique Damien Barbosa, porte-parole en charge de la rénovation énergétique au réseau Cler, sur le réseau Linkedin.
Logement : montée en puissance des pompes à chaleur
Le logement constitue, en effet, l'un des premiers chantiers annoncés. « Dès la fin de l'année 2026 », l'installation des chaudières au gaz (y compris les pompes à chaleur hybrides électricité-gaz) sera interdite dans les constructions neuves. En parallèle, les aides publiques destinées aux particuliers accompagneront davantage le remplacement des chaudières au gaz et au fioul par des pompes à chaleur (PAC). Le Gouvernement met aussi l'accent sur le logement social. Deux millions de logements sociaux devront sortir du gaz d'ici à 2050.
Cent premiers territoires seront sélectionnés pour s'engager d'ici à 2030 dans une trajectoire « zéro gaz », avec un accompagnement complet. « Cette transformation doit s'appuyer sur une logique territoriale plutôt que sur une approche uniforme décidée depuis Paris », indique Sébastien Lecornu.
Le Gouvernement vise l'installation d'un million de pompes à chaleur par an d'ici 2030. Au total, 85 térawatts-heures de gaz devraient être remplacés par de l'énergie produite en France à l'horizon 2030, soit l'équivalent de 20 % des importations françaises de gaz.
Un leasing social pour les PAC
La ministre déléguée à l'Énergie, Maud Bregeon, a annoncé des aides financières face au coût que peut représenter l'achat d'une pompe à chaleur pour les ménages (entre 10 000 et 15 000 euros). « On va continuer avec le dispositif MaPrimeRénov' existant et on va financer, via des certificats d'économie d'énergie, l'acquisition de pompes à chaleur avec des bonus plus importants que ce qu'on faisait avant », a-t-elle déclaré, samedi 11 avril, sur France Inter.
Priorité aux PAC assemblées en France et en Europe
Les bonifications liées aux certificats d'économies d'énergie (CEE) seront réservées aux PAC air-eau et aux PAC géothermiques eau-eau assemblées en France et en Europe. Les bonifications CEE seront ainsi soumises à l'obtention préalable d'un agrément des modèles de PAC, délivré par arrêté conjoint des ministres chargés de l'Industrie et de l'Énergie, après l'avis de l'Agence de la transition écologique (Ademe).
Le ministère de la Transition écologique lance d'ailleurs une consultation publique, jusqu'au 30 avril 2026, sur les projets de décret et d'arrêté relatifs à ces agréments.
Le « tout pompe à chaleur » inquiète
Cette priorité donnée aux PAC suscite des réserves. Dans un communiqué, le syndicat Gifam rappelle « l'intérêt des solutions thermiques électriques », en complément ou en alternative des pompes à chaleur. « Pour tous les logements où l'installation d'une pompe à chaleur n'est pas possible techniquement ou trop onéreuse, les radiateurs électriques de dernière génération, intelligents et de haute performance, pourront jouer un rôle complémentaire déterminant », met en avant le syndicat professionnel.
Transport : massification et ciblage des aides
Dans le secteur des transports, le plan d'électrification s'articule autour d'un objectif central : porter à 66 % la part des voitures électriques dans les ventes de véhicules neufs d'ici 2030 contre 20 % en 2025, avec, en parallèle, une réduction de 30 % de la consommation de carburant sur la même période.
Pour atteindre cette trajectoire, le Gouvernement mise sur les dispositifs déjà existants mais avec un ciblage différencié selon les publics. Une troisième campagne de leasing social va ainsi être relancée en juin 2026 (toujours 50 000 véhicules pour les ménages les plus modestes). Une aide à l'achat de 9 500 euros sera réservée aux gros rouleurs issus des classes moyennes et utilisant la voiture pour leur profession (aides à domicile, les aides-soignantes, les infirmières, les artisans) dans la limite de 50 000 véhicules.
S'agissant du transport lourd, l'aide à l'achat de poids lourds électriques est relevée jusqu'à 100 000 euros par véhicule, contre 60 000 euros auparavant. En parallèle, le plan prévoit une montée en puissance de la production nationale de véhicules électriques, avec un objectif de 400 000 véhicules électriques produits par an dès 2027, puis un million à horizon 2030.
Si les premières annonces posent les bases d'une montée en puissance de l'électrification des transports, plusieurs acteurs appellent déjà à aller plus loin. L'Union française de l'électricité (UFE) salue ainsi les mesures présentées, tout en plaidant pour un renforcement des dispositifs existants. Elle recommande notamment de compléter le leasing social par une prime à la conversion financée via les certificats d'économie d'énergie (CEE), et d'étendre ces dispositifs aux véhicules d'occasion, un segment en forte croissance. Dans ce contexte, l'organisation appelle à une mise en œuvre rapide des premières mesures et à la publication d'un plan d'électrification complet, encore attendu.
Du côté de l'exécutif, le travail se poursuit : le ministre délégué chargé de l'Industrie va réunir, le 14 avril, les représentants des filières concernées afin d'évaluer les capacités de production et les investissements nécessaires, avec l'objectif d'assurer un déploiement « rapide et concret » du plan. Autant d'éléments qui confirment que ces annonces constituent, à ce stade, une première étape, avant des arbitrages complémentaires attendus dans les prochaines semaines.
Rachida Boughriet et Florence Roussel




