
Pourquoi la capture du carbone biogénique doit être au cœur de la stratégie européenne
Avec des centaines de millions de tonnes de CO₂ à capter chaque année d’ici 2050, le CCUS devient incontournable dans la stratégie climatique européenne. Encore faut-il clarifier une distinction essentielle : tous les CO₂ ne se valent pas.
La Commission européenne prévoit de capter environ 450 millions de tonnes de CO₂ chaque année d'ici 2050, soulignant que le captage, la valorisation et le stockage du carbone (CCUS) n'est plus optionnel. Reste à savoir comment prioriser le CCUS entre CCU (utilisation du carbone) et CCS (stockage du carbone) et s’il accélère la transition ou prolonge l’utilisation des combustibles fossiles.
Pourquoi le CO₂ n'est pas interchangeable
Le CCUS est souvent présenté comme une solution unique, mais son impact sur le climat dépend de l'origine du CO₂ capté.
Le CO₂ fossile provient du charbon, du pétrole et du gaz et introduit du carbone supplémentaire dans l'atmosphère. Sa capture et son stockage permettent d'éviter les émissions en l’absence d'alternatives, sans réduire le stock global de CO₂ atmosphérique.
Le CO₂ biogénique, en revanche, provient de la biomasse ou de la part biologique des déchets et fait partie du cycle court du carbone. Selon les règles de l'UE, il est considéré comme climatiquement neutre au point d'émission. Dès lors, le capter et le stocker de manière permanente permet d'éliminer du carbone net, tandis que son utilisation dans les carburants, les produits chimiques ou les matériaux fournit une base carbonée renouvelable en substitution aux intrants fossiles.
Cette distinction détermine si le CCUS évite ou élimine les émissions, et s'il favorise ou retarde la sortie du carbone fossile.
CCS biogéniques : la voie la plus viable vers des émissions négatives
La trajectoire vers la neutralité carbone de l’Europe nécessite à la fois des réductions importantes des émissions et des suppressions durables de carbone pour compenser les émissions inévitables.
Si le captage direct dans l'air (DAC) et les solutions océaniques peuvent jouer un rôle à plus long terme, elles restent énergivores, de 2 à 6 fois plus coûteuses et à un stade précoce de déploiement. En revanche, la capture biogénique à la source est déjà disponible à partir d'actifs industriels existants tels que les usines de pâte et papier, les installations de valorisation énergétique des déchets et de cogénération biomasse. Ces sources émettent généralement du CO₂ à des concentrations relativement plus élevées (12 à 18 %) que l'atmosphère (0,05 %), ce qui rend la capture nettement plus efficace sur le plan énergétique et économique que l'élimination atmosphérique.
En conséquence, au cours des cinq prochaines années la majorité des volumes de suppression de carbone économiquement viable devrait provenir du captage biogénique à la source. C'est la raison pour laquelle la stratégie de l'UE prévoit une croissance rapide des volumes de capture biogénique d'ici 2030, bien avant le déploiement à grande échelle de la DAC.
Pourtant, en pratique, on ne sait pas toujours très bien ce qu'il advient du CO₂ capté une fois qu'il a quitté le site de capture, combien de temps il doit rester stocké pour être considéré comme bénéfice climatique et qui en porte la responsabilité dans la durée.
Tant que l'Europe envoie des signaux peu lisibles, les porteurs de projets ont du mal à obtenir des contrats à long terme, les investisseurs sont confrontés à des revenus incertains et les utilisateurs industriels hésitent à dépendre d’un approvisionnement en CO₂ biogénique. Il en résulte un goulot d'étranglement stratégique, le CO₂ restant difficile à mobiliser.
Une fenêtre étroite pour le passage à l'échelle
Le marché européen du CCUS reste limité, mais il entre dans une phase de croissance décisive, principalement portée par la décarbonation industrielle.
Sur les 92 Mt /an de CO2 biogénique durable et accessible disponibles dans l'UE rapportés par T&E l'année dernière, 3 % environ ont fait l'objet d'une décision finale d'investissement grâce à des projets tels que Stockholm Exergi (CCS) et FlagshipONE (CCU).
Par ailleurs, selon les prévisions de l'AIE, les prix du carbone dans l'UE devraient passer d'environ 75 €/tCO₂ en 2025 à environ 130 €/tCO₂ d'ici 2030. Bien que cela ne suffise pas encore à combler l'écart de coût dans certains cas, les coûts du CCUS biogénique devraient diminuer avec la maturité et le passage à l'échelle de la technologie, améliorant ainsi les perspectives d'investissement.
Du coût à la valeur : le carbone comme intrant industriel
Les possibilités du CO₂ biogénique ne se limitent pas au stockage. L'utilisation du carbone est déjà une réalité, avec environ 250 MtCO₂ utilisées chaque année dans le monde et environ 40 MtCO₂ en Europe.
Alors que l'empreinte carbone des produits fait l'objet d'une attention croissante, le CO₂ d'origine fossile devient incompatible avec les carburants, les produits chimiques et les matériaux bas carbone. Les carburants aériens durables, les carburants synthétiques et les matériaux avancés nécessitent tous du carbone renouvelable pour offrir de réels bénéfices climatiques. À court terme, le CO₂ biogénique est la seule option permettant de répondre à cette demande.
Si l’Europe est sérieuse dans son ambition de neutralité carbone, le CCUS biogénique doit passer de l'ambition à la mise en œuvre. L'opportunité de façonner un marché crédible et propice à l'investissement est limitée dans le temps : les choix effectués au cours de cette décennie définiront les normes, les infrastructures et la création de valeur pour les décennies à venir.
Article proposé par :
Alvaro Ramirez Santos
Expert décarbonation industrielle chez InnoEnergy
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