
Biodiversité et climat : il est urgent de sortir des politiques en silos
Pour Anne Larigauderie (ex-secrétaire exécutive de l’IPBES), les crises du climat et de la biodiversité doivent être traitées ensemble. Les approches sectorielles fragmentées aggravent les déséquilibres et la science montre la voie d’une action intégrée.
Le changement climatique et la perte de biodiversité ne sont pas deux crises séparées, mais les deux faces d’un même déséquilibre planétaire. Le climat qui se dérègle bouleverse les cycles biologiques, les habitats et les espèces. La montée des températures, les sécheresses et les événements extrêmes modifient profondément les écosystèmes, qui peinent à s’adapter à un rythme sans précédent.
En retour, la dégradation de la biodiversité affaiblit la capacité de la nature à réguler le climat. Les forêts dégradées, les zones humides asséchées, les océans surpêchés absorbent moins de carbone. Chaque hectare de nature détruite réduit la résilience du système Terre.
Ces interactions forment un cercle vicieux : plus le climat change, plus la biodiversité s’effondre ; et plus les écosystèmes s’effondrent, plus le climat se dérègle.
Pourtant, les institutions, à tous les niveaux, traitent encore ces crises dans des cadres distincts. C’est par exemple le cas au niveau international, avec la Convention sur le climat (CCNUCC) d’un côté, et la Convention sur la diversité biologique (CDB) de l’autre. Cette séparation historique limite la cohérence des politiques publiques. Il est temps de sortir de cette logique en silos, pour concevoir des stratégies intégrées où la nature est partie prenante des solutions climatiques. C’est ce qu’ont fait l’IPBES et le GIEC en 2021, avec un rapport d’atelier préparé en commun, et sur la base duquel les commentaires suivants concernant biodiversité et climat s’appuient.
Les solutions fondées sur la nature : des leviers gagnant-gagnant
La bonne nouvelle, c’est qu’il existe des approches capables de répondre simultanément aux deux crises. Les solutions fondées sur la nature en sont l’exemple le plus prometteur.
Restauration des sols, reforestation raisonnée, protection des zones humides ou encore agroécologie : ces pratiques stockent du carbone, préservent la biodiversité et réduisent la vulnérabilité des sociétés face aux aléas climatiques.
Mais ces leviers doivent être mis en œuvre avec discernement. Certaines politiques mal calibrées produisent des effets contre-productifs : plantations monospécifiques à croissance rapide appauvrissant les sols, expansion de cultures destinées aux biocarburants empiétant sur les terres vivrières, infrastructures énergétiques mal localisées détruisant des habitats.
La cohérence des politiques publiques est ici essentielle : une mesure « climat » ne doit pas devenir une mesure « anti-biodiversité ».
Les solutions fondées sur la nature rappellent que la meilleure technologie de capture du carbone reste un écosystème en bonne santé. Leur efficacité dépend de leur inscription dans une approche territoriale, pensée avec les acteurs locaux.
Les énergies renouvelables : nécessaires mais à encadrer
Les énergies renouvelables sont une composante essentielle de la transition vers un monde décarboné. Mais leur déploiement massif n’est pas neutre pour la biodiversité. L’éolien, notamment en mer, est susceptible de perturber certaines espèces d’oiseaux ou de mammifères marins ; le solaire, mal implanté, peut consommer des sols agricoles ou naturels.
Ces effets doivent être anticipés et réduits, non pour freiner la transition, mais pour la rendre plus durable. Cela suppose de renforcer la planification spatiale des projets, d’appuyer la décision sur la connaissance écologique et de privilégier la concertation en amont avec les territoires concernés. Les études d’impact environnemental doivent être considérées non comme un frein administratif, mais comme un outil de pilotage et de confiance.
L’objectif n’est pas de choisir entre transition énergétique et protection de la nature, mais de faire de la première un levier pérenne pour la seconde.
Le rapport « Nexus » : relier climat, biodiversité, alimentation, eau et santé
Le dernier rapport de l’IPBES, dit « Nexus », élargit encore la perspective. Il montre que les liens entre climat et biodiversité s’étendent à d’autres dimensions : alimentation, eau, santé humaine. Ces systèmes sont intimement liés : détruire des écosystèmes pour intensifier la production alimentaire nuit à la qualité de l’eau ; la pollution des milieux aquatiques affecte la santé ; les zoonoses émergent des déséquilibres entre humains et faune sauvage.
Traiter ces enjeux séparément conduit à des impasses : une politique agricole productiviste peut réduire les émissions à court terme mais accentuer la perte d’espèces ; une politique énergétique mal planifiée peut aggraver la pression sur les sols et l’eau.
À l’inverse, une approche intégrée - croisant climat, nature, agriculture et santé - permet d’identifier des co-bénéfices et d’éviter les effets rebonds.
Cette approche « Nexus » appelle à une gouvernance décloisonnée : coopérations entre ministères, intégration intersectorielle, participation des scientifiques et des territoires. C’est la condition pour aligner les politiques sur les réalités écologiques du XXIᵉ siècle.
Vers une gouvernance décloisonnée
La fragmentation institutionnelle reste l’un des principaux freins à la transition écologique.
En France comme ailleurs, les politiques liées à la nature, à l’énergie, à l’agriculture ou à la santé demeurent trop souvent conçues et financées séparément.
Or ces crises s’inscrivent dans le temps long : elles exigent stabilité, continuité et coordination.
L’IPBES souligne l’importance de la création de mécanismes permanents de dialogue entre décideurs publics, chercheurs et acteurs économiques. Une gouvernance décloisonnée ne signifie pas la dilution des responsabilités, mais au contraire leur mise en cohérence. Les politiques intégrées permettent d’éviter les contradictions, de mieux cibler les investissements et de renforcer la résilience collective.
Article publié dans le cadre de l'entretien de préparation du 3e Forum national des énergies renouvelables et de la biodiversité avec David Ascher, directeur de publication d'Actu-Environnement et animateur de l'événement. Texte rédigé avec le concours de l'IA.
Article proposé par :
Anne LARIGAUDERIE
ex-secrétaire exécutive de l’IPBES
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