
Transition écologique : sans cap politique stable, la transformation de l’emploi au milieu du gué
La transition écologique transforme ou transformera tous les emplois. Mais l’instabilité des politiques publiques envoie des signaux contradictoires qui fragilisent les filières et compliquent le travail d’anticipation pour faire évoluer les compétences.
La transition écologique ne relève plus de la projection ou de l’injonction. Elle est déjà à l’œuvre dans nombre d’entreprises, de territoires et de métiers. Elle transforme les chaînes de valeur, fait émerger de nouvelles compétences et redéfinit en profondeur le contenu du travail.
Dans ce contexte, la question de l’emploi n’est plus périphérique : elle est au cœur même de la réussite de la transition. Mais si la dynamique est engagée, elle reste étroitement dépendante d’un facteur déterminant : la stabilité du cadre politique et réglementaire.
Une transformation déjà engagée dans les métiers
Dans de nombreux secteurs - énergie, bâtiment, industrie, mobilités - les transformations sont déjà visibles. Sous l’effet des objectifs de décarbonation, des exigences réglementaires et des attentes économiques, les besoins en compétences évoluent rapidement.
Les métiers se transforment, s’hybrident, intègrent de nouvelles dimensions liées à la performance environnementale. Cette évolution ne concerne plus seulement des fonctions spécialisées : elle irrigue désormais l’ensemble des organisations. Autrement dit, la transition écologique n’est pas un secteur en soi. Elle participe à une recomposition transversale du travail.
Des politiques publiques à la fois structurantes… et déstabilisantes
Dans ce mouvement, les politiques publiques jouent un rôle décisif. Elles orientent les investissements, fixent les normes, soutiennent les filières et créent les conditions de développement des activités. Mais elles peuvent aussi, lorsqu’elles manquent de cohérence ou de continuité, produire l’effet inverse.
Ces derniers mois, plusieurs décisions ont envoyé des signaux contradictoires : ralentissement ou remise en cause de dispositifs de soutien (rénovation des bâtiments par exemple), inflexions dans certaines trajectoires sectorielles (électrification des usages, développement des énergies renouvelables), arbitrages budgétaires défavorables à la transition. Plus largement, une série d’atermoiements voire de reculs documentés sur les politiques environnementales illustre cette instabilité croissante, avec des effets directs sur l’économie et l’emploi.
Ces évolutions ne sont pas neutres. Elles introduisent de l’incertitude là où les acteurs économiques ont besoin de visibilité pour engager la transformation de leur modèle productif et les investissements nécessaires.
Le risque d’une fragilisation des dynamiques d’emploi
L’enjeu dépasse la seule question environnementale. Il touche directement aux dynamiques d’emploi. Lorsque les cadres d’action publique évoluent de manière instable, les filières émergentes sont fragilisées, les investissements ralentissent et les besoins et évolutions en compétences deviennent plus difficiles à anticiper.
Certaines trajectoires professionnelles se retrouvent suspendues à des décisions politiques, et des secteurs entiers peuvent voir leurs perspectives se reconfigurer brutalement. À titre d’exemple, les reculs observés dans certains dispositifs de soutien peuvent compromettre des dynamiques d’emploi pourtant en croissance, notamment dans les filières liées aux énergies renouvelables ou à la rénovation énergétique des bâtiments. À terme, ce manque de lisibilité peut freiner la structuration d’un marché du travail pourtant en pleine mutation.
Un défi d’anticipation et de coordination
Cette situation met en lumière un enjeu central : celui de l’anticipation. Adapter les compétences aux besoins de la transition suppose une capacité à projeter, à moyen et long terme, l’évolution des métiers. Cela implique une coordination étroite entre acteurs publics, entreprises, organismes de formation et acteurs de l’emploi. Dans ce paysage, certains acteurs jouent un rôle d’interface essentiel.
L’Apec, en particulier, observe de manière fine les évolutions du marché du travail des cadres, documente la montée en puissance des compétences liées à la transition écologique et accompagne les professionnels, cadres comme entreprises, dans leurs trajectoires. Ses travaux récents, accessibles en ligne, montrent que plus d’un cadre sur deux déclare déjà voir son métier évoluer sous l’effet des enjeux environnementaux(1), confirmant l’ampleur de la transformation en cours. Ils mettent aussi en évidence les zones de fragilité, notamment en matière d’adéquation entre besoins des entreprises et compétences disponibles.
De leur côté, les établissements d’enseignement supérieur, à l’image de Sciences Po Rennes, sont confrontés à un double défi : faire évoluer leurs formations pour intégrer les enjeux environnementaux dans l’ensemble des cursus, tout en préparant les futurs diplômés à évoluer dans des environnements professionnels profondément transformés. Cette approche est notamment portée au sein du master spécialisé « Gouverner les mutations territoriales », qui propose des enseignements dédiés à la conduite des transitions dans les territoires, articulant politiques publiques, stratégies d’acteurs et recompositions économiques locales. Ces formations visent à développer des compétences d’analyse systémique, de pilotage de projets complexes et de compréhension des jeux d’acteurs, indispensables pour accompagner concrètement la transformation des territoires.
Mais des actions ne peuvent pleinement produire leurs effets que dans un environnement lisible et stabilisé.
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1/ Dans son étude "Futurs du travail - 5 chocs majeurs pour le monde du travail des cadres, et du chemin à parcourir pour s’y préparer" l'Apec indique que 55% des cadres prévoient que la TE aura un impact sur leur métier à l’avenir ; 72% sur le marché du travail en général. Et 44% estiment que leur entreprise n’a pas engagé de réflexions ou d’actions pour prendre en compte la Transition écologique.
Article publié dans le cadre d’un entretien entre Hélène GARNER, Directrice des données et des études de l'Apec, et Antoine DURAND, Responsable du master GMT de Sciences Po Rennes et David ASCHER, directeur de publication d'Actu-Environnement. Illustration et texte rédigé avec le concours de l'IA.
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