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"Désormais, on est incité à protéger la nature parce que sa dégradation a un coût pour les sociétés humaines"

Biodiversité : les outils de protection en question Actu-Environnement.com - Publié le 01/12/2014

Jean Jacob, chercheur en science politique et grand connaisseur des mouvements écologistes, revient pour Actu-environnement sur les fondements théoriques de la protection de la nature et sur la montée en puissance de la notion de biodiversité.

Biodiversité : les outils de protection...  |    |  Chapitre 1 / 6
"Désormais, on est incité à protéger la nature parce que sa dégradation a un coût pour les sociétés humaines"
Environnement & Technique N°342 Ce dossier a été publié dans la revue Environnement & Technique n°342
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Actu-environnement : Comment définiriez-vous les grandes tendances de la préservation de l'environnement ?

Jean Jacob : Dans le rapport à la nature et au vivant, deux registres différents existent : le naturalisme et l'approche écologique. Cette distinction n'est pas propre à la France.

Dans le registre naturaliste, que l'on retrouve aux travers des nombreuses associations de naturalistes de terrain rattachées à France Nature Environnement (FNE), domine l'idée qu'il faut protéger la nature parce qu'elle est digne en soi d'être protégée. Sans être aussi extrême, on se rapproche de la deep ecology, car il faut protéger telle ou telle espèce indépendamment de son utilité. C'est la logique portée par certains militants en faveur de la protection de l'ours, du loup ou du lynx.

Le registre écologique se base pour sa part sur la notion scientifique d'écologie, c'est-à-dire sur une prise en compte des interactions entre différents êtres vivants. D'emblée avec ce registre, on prend en compte l'ensemble des composantes d'un écosystème en équilibre, plutôt que le droit de chacune des parties de l'ensemble à être protégée.

AE : La notion de biodiversité est donc plus proche de ce second registre ?

JJ : En effet. Le naturalisme peut conduire à certains travers. Par exemple, lorsque l'ours est réintroduit dans les Pyrénées, il réapparait dans un écosystème qui s'était rééquilibré depuis sa disparition et il se sert dans des pâturages qui ne sont pas spécialement conçus pour cela.

Dans une logique écologique, si l'écosystème a évolué depuis des siècles, alors la réintroduction d'une espèce disparue n'est pas toujours une bonne chose car elle peut déséquilibrer l'ensemble du système. Donc effectivement, la biodiversité renvoie plutôt au registre écologique que naturaliste.

Sur le plan institutionnel, les deux approches se matérialisent par des réponses politiques très différentes : la stratégie du type Natura 2000 pour les naturalistes et la notion de développement durable pour une approche plus écologique.

AE : Le mouvement naturaliste s'est néanmoins adapté en incorporant la notion d'écosystème.

JJ : Il a tenté de surmonter son image désuète. Il y a eu un débat très important entre Jean Dorst et Robert Hainard, deux des principaux penseurs du mouvement naturaliste, à ce propos. Robert Hainard était focalisé sur la dimension morale du combat. Il ne souhaitait pas transiger sur cette question. Robert Hainard considérait qu'il faut inciter les gens à respecter les espèces naturelles en tant que telles, sans justification économique. Jean Dorst comprenait sa position mais estimait qu'il convenait de faire des concessions pour faire passer ce message au grand public. Il avait donc aussi recours à des arguments économiques. La notion actuelle de "services" écologiques se situe dans la même optique. Après le climat, la biodiversité commence donc à être chiffrée. Le mouvement naturaliste s'est donc, pour partie, adapté. Désormais, on est donc incité à protéger la nature parce que sa dégradation a un coût pour les sociétés humaines, au travers de l'épuisement des ressources. Autrement dit, les naturalistes ont pris en compte le registre économique.

AE : Cette approche se retrouve aujourd'hui dans la notion de développement durable qui est largement popularisée.

JJ : Le développement durable intègre encore d'autres dimensions plus sociales. La position de Robert Hainard, basée sur une distinction très nette entre le monde humain et la nature, est aujourd'hui supplantée par la notion de développement durable qui se base sur un équilibre entre l'environnement, le social et l'économique. La vision distinguant strictement la nature, avec des parcs naturels, préservant une nature la plus vierge possible, et le monde humain, avec des villes, symboles d'un milieu aménagé par les hommes pour se protéger de la nature et de ses lois parfois cruelles, n'est plus privilégiée.

Les naturalistes utilisent ainsi abondamment la notion de biodiversité, parce que l'idée selon laquelle les atteintes à la biodiversité finiront par couter cher aux hommes en termes de catastrophes naturelles ou d'épuisement des ressources, est aujourd'hui mieux acceptée. Néanmoins, on peut encore trouver trace de cette logique naturaliste au cœur de certains combats sociaux.

Rémi Fraisse, si l'on accorde crédit au portrait peint par les média, était par exemple très attaché à défendre une espèce naturelle, la renoncule. Il était d'ailleurs rattaché à France Nature Environnement. Nicolas Hulot aussi, très marqué par l'œuvre du naturaliste Théodore Monod, est venu à l'écologie politique par une forme de sensibilité naturaliste.

AE : Sur certains points les deux courants, naturaliste et écologique, continuent de s'opposer vivement.

JJ : Effectivement, il suffit de prendre l'exemple du loup pour observer de fortes tensions. On le voit avec José Bové qui prend des positions éloignées des naturalistes, lorsqu'il rappelle qu'en face du loup il y a des paysans qui vivent du pastoralisme. Il est davantage sensible à la ruralité. Les défenseurs du loup militent pour le droit du loup à vivre sur un territoire alors que José Bové s'inscrit dans une perspective plus écologique. Comme Bernard Charbonneau, penseur écologiste influent dans ces milieux, il est davantage attaché à la campagne, où nature et culture sont étroitement imbriquées. Il intègre à part entière le pastoralisme. José Bové considère que la campagne est une interaction entre l'homme et la nature et se trouve donc en opposition avec la vision tranchée de Robert Hainard qui distingue très nettement les réserves naturelles (la nature à l'état sauvage) et la ville (le milieu créé par les humains).

Propos recueillis par Philippe Collet

© Tous droits réservés Actu-Environnement
Reproduction interdite sauf accord de l'Éditeur.

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Réactions9 réactions à cet article

 

Naturalisme et Approche écologique, l'une et l'autre, prennent comme postulat que l'homme "n'est pas naturel". Autrement dit, que l'espèce humaine se distingue de toutes les autres au seul prétexte que ses représentants développent une ou des cultures qui en feraient une espèce "à part", "sur-naturelle" ou "para-naturelle", ou à la limite "a-naturelle".

Ce faisant, elles ne font rien d'autre que ce que font toutes les philosophies, et bien entendu toutes les religions même les plus "naturelles", depuis… la nuit des temps.

A bien lire Darwin et certains de ceux qui s'en réclament, il n'est peut-être plus très raisonnable de persister dans cette distanciation en forme de rupture qui oblige à des oppositions qui empêchent toutes les synthèses propres à permettre une meilleure compréhension du Vivant.

Il reste, je le reconnais un vrai problème sémantique pour différencier simplement ce qui est "production de l'homme" de ce qui est "production des autres êtres vivants" si tant est que cette distinction soit pertinente et productrice de concepts mieux adaptés à la connaissance universelle.

Jean-Claude Herrenschmidt | 01 décembre 2014 à 15h12
 
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Pour ma part je mets une note de sentimentalisme dans mon attitude vis à vis des animaux et végétaux, considérant que chaque créature a droit à sa petite vie. cela se rapproche de certaines religions orientales. C'est dans ce domaine que la sentence évangélique: "aimez vos ennemis" me paraît avoir un sens. Ainsi j'aime bien le cobra, le tigre, etc., de préférence de loin. Nos ancêtres possédaient des bois sacrés, inviolables. Je reviens à cela.

Aubéron | 01 décembre 2014 à 16h45
 
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@Aubéron
Vous avez donc décidé que ni les animaux, ni les végétaux n'éprouvent de sentiments, seuls réservés à l'espèce humaine (et à vous en particulier ?)!
Ai-je bien compris ?

Jean-Claude Herrenschmidt | 01 décembre 2014 à 17h04
 
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@ Jean Claude Herrenschmidt
Ce n'est pas cela, c'est exactement le contraire. J'ai une empathie certaine pour nos frères dits "inférieurs" (cela dépend dans quels domaines). J'ai aménagé un refuge naturel et quand je m'interroge sur mes motivations, l'aspect sentimental prend le dessus. Nous savons que nous sommes le cousin de notre géranium et que nous devons bien le traiter. Ce sentiment de parenté implique une certaine relativisation de l'espèce humaine capable d'ingratitude et de froide méchanceté ce qu'ignore le monde animal. Certains humains sont supérieurs aux animaux et aux plantes, d'autres inférieurs.

Aubéron | 01 décembre 2014 à 17h32
 
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@Aubéron
Qu'est-ce qui vous permet d'affirmer que le monde animal comme le monde végétal, sont incapables d'ingratitude ou de froide méchanceté ? Simplement parce-qu'ils sont "différents" des hommes ?
Si cela est, en quoi sont-ils différents ?

Jean-Claude Herrenschmidt | 01 décembre 2014 à 18h00
 
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@ Jean Claude Herrenschmidt
Le monde animal et végétal n'a pas la conscience du bien et du mal. Cela est évident l'animal chasse par nécessité, l'homme le plus souvent par plaisir. L'homme prend plaisir à infliger une souffrance à une créature inoffensive, l'animal tue pour se nourrir. L'acquisition de la distinction entre le bien et le mal et de la faculté de prendre plaisir à commettre le mal sont illustrés par le mythe biblique de la cueillette du fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal.
L'animal illustre nos personnalités morales, nous avons des hommes loups et des hommes agneaux, il est la concrétisation de notre monde psychique. En ce sens nous lui sommes semblables. Nous l'avons peut-être parfois copié (construction d'habitation à l'imitation du castor, acquisition de la coopération sociale du loup, vieux compagnon de chasse).
La frontière nette entre l'homme et l'animal est que ce dernier est incapable de suicide, comme Dieu dont il est peut-être plus proche que nous.
Ajoutons, mais c'est technique que l'animal n'a pas apprivoisé le feu, mais certains animaux utilisent l'électricité, produisent une luminescence. L'un de mes chats est hyperactif et j'essaie d'imaginer le personnage turbulent qu'il serait en version humaine, puis dérive insolite, je me dis qu'il existe peut être en version humaine, que l'être s'incarne peut-être dans des formes multiples appartenant aux différents règnes.

Aubéron | 02 décembre 2014 à 11h57
 
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Merci Aubéron de nous avoir expliqué de manière aussi claire et simple que vos opinions et convictions ont plus à voir avec les sentiments et une foi mystique qu'avec une démarche rationnelle, fut-elle philosophique à défaut d'être scientifique.

Jean-Claude Herrenschmidt | 02 décembre 2014 à 14h57
 
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Parmi ceux qui protègent deux mots suffisent à rendre compte de cette dichotomie profonde : Nature ou Environnement.Biocentrisme ou anthropocentrisme?Pour ma part le concept de biodiversité est au cœur de l'idée d'une Nature inaliénable où chaque espèce se voit attribuer une valeur intrinsèque que l'on se doit de respecter indépendamment d'éventuels services rendus à l'humanité.Cette vision d'une Nature majuscule a nourri l'écologie de combat et fut à l'origine des parcs et réserves, sanctuaires destinés à la sauvegarde du patrimoine naturel.C’est une approche héritée de la culture anglo-saxonne toujours à l’œuvre en Australie, NZ, Afrique du Sud, mais qui n’a pas tardé à marquer le pas, tout particulièrement en Europe, berceau de l’écologie politique. En moins d’une génération, le développement durable est ainsi apparu comme la planche de salut de toute politique publique et le patrimoine naturel s’est retrouvé englouti dans un vaste fourre-tout environnemental.Cette évolution est compréhensible dans un contexte européen où au fil des siècles les enjeux de conservation sont devenus marginaux (la faune originale européenne a disparu depuis bien longtemps).Elle l’est en revanche beaucoup moins outre-mer, où se trouve dans le cas de la France l’essentiel du patrimoine naturel national.L’approche environnementale qui y prévaut, faisant accroire que protéger c’est exploiter durablement n’y enrayera pas le rythme des extinctions. Dugong,pétrel,baobab...tous disparaissent EN FRANCE

cobalt | 08 décembre 2014 à 01h50
 
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@cobalt.
Ne voyez-vous donc pas qu'en écrivant : "…chaque espèce se voit attribuer une valeur intrinsèque que l'on se doit de respecter indépendamment d'éventuels services rendus à l'humanité…", vous choisissez une position anthropocentrique ?
Le biocentrisme, par définition, refuse de donner une place particulière à l'espèce humaine.

C'est toute la subtilité du débat philosophique qui s'oblige à ne pas confondre "humanité" et "espèce humaine" et qui débouche obligatoirement sur une interrogation sur culture et nature. Faut-il continuer à considérer ces deux dimensions comme des qualités sinon exclusives l'une de l'autre, au moins essentielles à la compréhension du phénomène vivant ? Ou, au contraire, faut-il se mettre en rupture radicale avec cette approche qui fonde toute la connaissance historique et inventer, de toutes pièces, une vision globalisante qui ne distinguerait plus l'une de l'autre ?

Jean-Claude Herrenschmidt | 08 décembre 2014 à 13h08
 
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