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''Avec l'agroforesterie, on raisonne sur le long terme''

Introduire des arbres dans les systèmes cultivés ? Une idée vieille comme le monde qui a pourtant disparu, au profit de l'agriculture moderne. Depuis une vingtaine d'années, les recherches se penchent à nouveau sur les systèmes agroforestiers. Le point avec Fabien Liagre, ingénieur agro-économiste au bureau d'études Agroof.

Interview  |  Agroécologie  |    |  Sophie Fabrégat Actu-Environnement.com
   
''Avec l'agroforesterie, on raisonne sur le long terme''
Fabien Liagre
Ingénieur agro-économiste, Agroof
   
ActuEnvironnement : Qu'est ce que l'agroforesterie ?
Fabien Liagre : L'agroforesterie réintroduit les arbres à faible densité dans les systèmes de production agricole, que ce soit dans des pâtures ou dans des cultures. Les associations au sein d'une parcelle sont déterminées par le sol, le climat, le type de culture… Il n'existe pas de couple qui fonctionne de manière universelle.
C'est un système raisonné sur le long terme. L'idée est de pérenniser la production agricole sur une parcelle en gérant les risques agroenvironnementaux. Il y a deux conceptions complètement différentes de l'agriculture : depuis cinquante ans, on gère la fertilité des sols par les intrants externes (pétrole, pesticides…) en apportant des minéraux, en sous-estimant l'importance de la vie biologique des sols. Avec des pratiques telles que l'agroforesterie, on joue sur les équilibres naturels, les systèmes écologiques. Certes, l'agroforesterie ne va pas résoudre seule les problèmes de l'agriculture, mais associée à d'autres pratiques d'intensification agroécologique des cultures (comme l'association de cultures, la gestion des couverts végétaux et du semis sous-couvert…), elle a un réel avenir.

AE : Quels sont les impacts sur la culture ?
FL : L'agroforesterie permet d'optimiser les ressources de la parcelle (l'eau, la biodiversité, le soleil…) et donc d'accroître la productivité globale. L'association arbres/culture a un rendement plus élevé que si on les cultive séparément : 30 à 60 % de biomasse sont produites en plus, y compris pour les cultures annuelles. Les arbres poussent deux fois plus vite et peuvent favoriser la culture à long terme. Leur présence sur la parcelle permet de créer de l'humus au sol, par la dégradation de la litière aérienne. Ils sont beaucoup mieux enracinés à cause de la culture (ils doivent développer leurs racines plus profondément), ce qui permet une meilleure infiltration de l'eau et de l'air et une alimentation des microorganismes. Ils recyclent les éléments minéraux du sol et participent à la fertilisation des sols. Ces derniers sont donc plus riches en microorganismes. Les arbres jouent également sur le microclimat de la parcelle, en limitant l'évapotranspiration par exemple. Enfin, la réintroduction de lignes d'arbres permet d'augmenter la biodiversité des parcelles et d'envisager des aménagements agroforestiers de manière à affiner la lutte biologique.


AE : Il n'y a donc que des avantages à se lancer dans l'agroforesterie ?!
FL :
Planter entre 30 et 50 arbres par hectares a un coût : entre 500 et 1.300 €, hors subventions et si les travaux sont menés par l'agriculteur lui-même ou par entreprise. Il faut également savoir qu'au départ, il y a une diminution de la surface cultivée, puis dans la deuxième moitié de la vie des arbres (au delà de 25 ans environ), une baisse progressive de rendement des cultures. Cependant, il faut raisonner à long terme. Dans le cas précédent, on compare avec un niveau de rendement dans des conditions de production actuelles, à haut niveau d'intrants mais avec des externalités souvent négatives. Et on commence également à percevoir une baisse de rendement depuis ces dernières années… Mais dans 40 ans, quel sera ce niveau de rendement et à quel prix les agriculteurs produiront-ils ? Il faut penser de manière globale, en termes de services environnementaux. Et en agroforesterie, on touche à différents secteurs importants pour la durabilité des systèmes de production : la biodiversité, la qualité de l'eau, des sols… D'un point de vue économique, la production de bois d'œuvre et de biomasse arborée permet d'obtenir un complément de revenus. Avec les arbres, le producteur se constitue un capital de valeur. Demain, nos sociétés auront davantage besoin de matières premières renouvelables. Il va falloir faire des choix : va-t-on dédier des parcelles entières à la sylviculture ou la production de biomasse ou va-t-on opter pour des productions mixtes comme le fait la Chine aujourd'hui ?

AE : Une étude que vous avez co-réalisé avec l'INRA pour le compte du ministère de l'Agriculture à la veille de Copenhague montre que les systèmes agroforestiers peuvent jouer un rôle dans le stockage carbone…
FL :
L'agroforesterie a en effet un impact fort sur le stockage carbone aérien mais aussi souterrain. Enracinés plus profondément, les arbres permettent un meilleur stockage du carbone, qui sera à terme mieux conservé par une activité biologique réduite des sols en profondeur. Selon nos estimations, 50 arbres par hectare permettent le stockage de 1 à 2 tonnes de carbone par hectare par an. Cela peut permettre d'obtenir des bilans carbone nuls, voire positifs, pour les exploitations. Pour aller plus loin, on a estimé que 600.000 hectares de parcelles agroforestières permettraient de compenser un quart des émissions du système agricole français, soit 5 % des émissions totales nationales. Mais pour cela, il faudrait revoir les politiques de soutien à l'agroforesterie.

AE : Pourquoi l'agroforesterie est si peu développée aujourd'hui ?
FL :
Cette pratique remonte à l'Antiquité. Si aujourd'hui, depuis peu, l'agroforesterie est reconnue comme une pratique 100 % agricole, il y a une dizaine d'années, ce n'était pas le cas. Les réglementations ont poussé à sa disparition : en France, arbre et culture sont réglementés chacun de leur côté, rendant difficile la prise en compte du cas de leur association sur une même parcelle. Les agriculteurs qui souhaitaient se lancer dans la pratique étaient confrontés à de nombreuses difficultés. Ils n'avaient pas droit aux aides directes agricoles ni aux aides pour la plantation d'arbre, parce qu'ils se situaient en dessous des seuils fixés en densité ou simplement parce que la présence des cultures était incompatible. Le statut fiscal foncier n'était pas clairement défini non plus. Ce flou juridique a été un véritable frein au développement de l'agroforesterie en France.
Aujourd'hui, ce problème est quasiment résolu. Une parcelle agroforestière est désormais éligible aux aides directes (DPU)*, quelle que soit sa densité d'arbres. Elle peut également bénéficier de la mesure de soutien à l'investissement prévue dans le cadre du règlement de développement rural 2007-2013 (chapitre ''pratiques environnementales'')**. Cette mesure a été déclinée en droit français en mai dernier. Depuis sa traduction en droit national, c'est un vrai succès. Près de 10.000 hectares devraient être concernés d'ici 2013 alors que les estimations portaient sur 3.000 ha au départ. L'agroforesterie est prise au sérieux aujourd'hui. Il y a une soixantaine de parcelles de démonstration chez des agriculteurs, dans 20 départements, agricoles et forestiers pour comparer les cas avec ou sans arbre et avec ou sans cultures. On y constate l'intérêt des agriculteurs, qu'ils soient conventionnels ou bio. Ils sont intéressés par l'aspect économique (valorisation du bois d'œuvre, de la biomasse), mais aussi par les questions de biodiversité et de fertilité des sols (auxiliaires, matière organique…). Paradoxalement, les réticences proviennent davantage des instituts techniques, mais cela évolue aujourd'hui.


* Deux circulaires publiées le 25 mai et le 2 juin 2010 précisent les conditions d'attribution des aides à la surface dans le cadre du 1er pilier de la PAC en France métropolitaine. Les parcelles agroforestières sont désormais entièrement éligibles, pour une densité inférieure à 200 arbres par hectare.

** Dans le cadre de la révision du Programme de développement rural pour l'hexagone 2007-2013, Bruxelles a autorisé la France à utiliser la mesure européenne de soutien à l'agroforesterie. Une circulaire du 6 avril 2010 précise l'application de cette mesure. Elle clarifie également le statut juridique et fiscal d'une parcelle agroforestière.

Réactions5 réactions à cet article

 
LES VIEILLES MARMITES POUR LA BONNE SOUPE

faut de longues lignes droites pour nos engins modernes et puis des RBI pour stocker nos arbres morts de secheresse HLM des oiseaux pics noirs et verts ici on a enlevé les haies et les mergers bientot on enlevera les agriculteurs le loup jeunera mais les zones spéciales envahiront tout

PAPY FIRMIN | 15 juillet 2010 à 06h59
 
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arbres et champs

Tout autour de chez nous, les haies ont été retirées et brûlées au mazout... des dizaines de km de haies.
Evidemment il faut les entretenir, et leur surface est décomptée des primes (4m de champ?)
Donc maintenant on va en replanter? je ne comprends pas ce qui va se passer.

alrib28 | 15 juillet 2010 à 08h20
 
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Évolution.

On a voulu produire au maximum, on a détruit des écosystèmes. On s'en est rendu compte, et le poids de la Vie face à l'argent prend de l'ampleur. Des arbres dans un champs cultivés sont énormément précieux, sans parler revenu (car le faible rapport de prix se fera sentir) car ce n'est pas cela qui est visé. L'apport en organismes de toutes tailles (de la bactérie à l'oiseau) fera obligatoirement du bien au champ, et limitera d'autant plus la perte de la biodiversité. Cette biodiversité est juste devant l'humain: sans elle il ne survit pas. Alors, oui, il vaut mieux revenir un peu en arrière niveau technique, avec la science et le savoir-faire de maintenant, que de continuer à garder 4 pauvres mètres de terrain.
Si les haies et autres massifs arborés avaient été entretenus, point d'énorme glissement de terrain, point de grosses inondations, et le vent serait toujours constant et moins puissant (selon les région, évidement).
Un arbre apporte de la chaleur en hiver, du frais en été, de l'humidité 'constante', de l'ombre, et une protection simple et efficace contre le vent. Résultats: moins de chute de culture, moins de pertes énergétique, plus de rendement (bétail comme culture).

Ce qui est étonnant, c'est de voir le temps que ça met à se mettre en place, alors que ce sont des choses su et connues des écologues (scientifique) depuis très longtemps...

Nuwanda | 15 juillet 2010 à 13h24
 
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Re:Évolution.

L’agriculture chimique a vu le jour dans les années 70. Jusque là, les champs de céréales n’avaient jamais connu ni les pesticides ni les hormones. Depuis 40 ans, c’est la course à la rentabilité et aux produits chimiques. Les sols se meurent et notre santé avec. Les agriculteurs sont tenus à bout de bras par les aides de l’Etat qui cautionne ainsi un système courant à sa perte.
Depuis 50 ans, et surtout depuis les années 80, on est dans une logique productiviste libéral, dans un système productiviste chimico dépendant non viable.Les multinationales de l'agro-chimi entretiennent cette dépendance avec le monde agricole, en France et dans le monde. D'énormes intérêts financiers sont en jeu. Et là aussi, le lobbying est très puissant, même si on sait aujourd'hui que ce modèle sera sans lendemain.De plus en plus d’agriculteurs ont compris que ce système courrait à sa perte et qu’ils ne pourraient pas en vivre dignement. Ils se sont alors tournés vers l’agriculture biologique, respectueuse du sol, de la biodiversité et de notre bien-être. Aujourd’hui, en France, plus de 13 300 exploitations se sont engagées dans le « bio ». Ces agriculteurs affranchis de la chimie n’ont d’ailleurs plus les mêmes préoccupations et ne faisaient pas partie du cortège des manifestants du 27 avril 2010 ! Le 27 avril 2010, les agriculteurs céréaliers sont venus en nombre à Paris pour montrer leur colère face à la baisse de leurs revenus et leur désaccord avec le projet de réforme de la politique agricole commune. Mais cette crise est aussi celle d’une agriculture polluante et non durable. Aujourd’hui, il est temps de repenser ces pratiques pour le bien de tous – agriculteurs et consommateurs – et la préservation de l’environnement.

Océane | 19 juillet 2010 à 19h12
 
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J'aime beaucoup la réflexion de Fabien sur certaines difficultés que rencontre l'agroforesterie que nous rencontrons ici au Québec.

Je retiens cette réflexion en particulier qui s'applique tout à fait chez-nous, quand il dit en particulier que «arbre et culture sont réglementés chacun de leur côté, rendant difficile la prise en compte du cas de leur association sur une même parcelle.».

C'est exactement comme ça que ça se passe ici. Et c'est l'obstacle auquel nous devons nous attaquer avec force et constance.

Merci beaucoup de votre réflexion Fabien, elle est inspirante.

Gilles | 01 décembre 2010 à 14h00
 
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