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L'Afrique démunie face aux effets du réchauffement

Pivot de l'Accord sur le climat en préparation à Paris, la question du financement de l'adaptation aux effets du réchauffement mobilise les délégations et la société civile africaines, ardemment engagées dans le combat pour la survie de régions entières. 08 décembre 2015

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L'Afrique démunie face aux effets du réchauffement

L'Afrique est touchée par les conséquences extrêmes de la crise climatique, mais "elle reste le continent le moins préparé à faire face aux effets pervers des changements qui affectent le climat aujourd'hui", estime Thomas Jallah, de l'Alliance panafricaine pour la justice. Pour cette coalition de la société civile africaine, l'objectif de 1,5°C est crucial. "Nous espérons que les pays industrialisés sont conscients de ce que cela signifie : une réduction drastique de leurs émissions. S'ils veulent aider l'Afrique, ils doivent s'engager dans une transformation profonde de leur modes de vie". Le Niger est un "four" géant, les champs du sud Sahara sont ravagés par des inondations, le nord du Nigéria est en situation de désastre climatique, le nord de l'Ouganda est une fournaise, "beaucoup de gouvernements africains sont confrontés à des situations hors du commun", estime M. Jallah, du Libéria.

Réduire la température, une priorité vitale pour l'heure entre crochets

Les Africains s'inquiètent du sort de l'adaptation dans les négociations en cours. Président de l'AMCEN (Africa Ministerial Conference on the Environment), le ministre de l'Environnement de Tanzanie Binilith Mahenge a proposé que les chefs d'Etats africains reviennent dans la négociation pour lui donner plus de poids. Une étude de Climate Analytics, soutenue par l'AMCEN et le Programme des Nations unies pour l'environnement (Pnue), estime que ce sont de 7 à 15 milliards de dollars par an d'ici à 2020 qu'il faudrait investir dès aujourd'hui pour protéger l'Afrique des conséquences des émissions de gaz à effet de serre passées, dont le continent n'est pas responsable, mais victime à grande échelle. Dans un scénario de réchauffement à +4°, ces coûts pourraient atteindre 100 milliards par an d'ici à 2050. Aujourd'hui, les Parties à la Conférence de Paris sur le climat débattent du fait de savoir si les financements du climat, parmi lesquels le Fonds vert, vont être abondés par des ressources "nouvelles et additionnelles", comme le propose l'une des nombreuses options laissées entre crochets dans le pré-accord.

Quels en seront les principaux financeurs ? Les pays industrialisés seuls, parce qu'ils sont les pollueurs historiques, mais aussi la Chine, très active en Afrique, et "en position de le faire", selon les termes du brouillon d'accord, en raison de sa croissance économique ? La question revient de COP en COP, et sa résolution recule à chaque fois, comme un mirage. L'un des points laissés entre crochets dans le chapitre sur l'adaptation stipule que "les fonds publics en provenance des pays développés, distincts de l'aide publique au développement, devront constituer la principale source de financement".

Autre point d'achoppement au cœur du texte : "La provision de ressources financières devrait ou devra être équilibrée entre adaptation et mitigation". Cette revendication provient du groupe Afrique, des pays vulnérables, des pays dits les moins développés, et des "SIDS", petites îles en développement. Ceux-ci exigent des "financements de long terme, réhaussés, prévisibles, nouveaux et additionnels" et des "procédures simplifiées", peut-on lire dans le pré-accord.

Des financements aléatoires

"Mais où est passée l'adaptation ? Tout ce que nous entendons, c'est la sémantique de la mitigation. Pendant ce temps, des peuples tentent de s'adapter au réchauffement, ils essaient de survivre. Ce qui veut dire que l'adaptation doit recevoir suffisamment d'attention. Les sécheresses et les crues qui frappent l'Afrique de l'Ouest semblent tabou. Et que dire des paysans qui perdent leurs animaux et doivent abandonner leurs fermes ? Pendant ce temps, on en est encore à parler de différenciation. Pourquoi devons-nous encore mettre cela sur le tapis ?", s'exclame Augustine, de l'Alliance panafricaine pour la justice.

Pour Muawia Shaddad, de l'université de Khartoum, "l'Afrique est un continent «vert» : il ne représente qu'une toute petite partie des émissions, et a moins besoin de réduire ses émissions que de déployer des mesures d'adaptation aux conséquences très sensibles du réchauffement. L'adaptation n'est pas qu'une question d'argent, elle signifie changer la vie des gens. Et pourtant, ceci reçoit peu d'attention. Et de quels financements parle-t-on ? Déjà à Doha, on entendait parler de «fast finance». En fait, il ne s'agissait pas de dons, mais de prêts. Le rapport de l'OCDE publié en octobre dernier montre bien que la majeure partie des 60 milliards de dollars consacrés à la finance du climat sont des fonds non additionnels et en grande partie des prêts du secteur privé plutôt que des fonds publics. Et que la part de ces fonds qui revient à l'adaptation n'est que de 16%".

L'Afrique peut-elle influencer la négociation ? Ses représentants à la COP ne cessent de marteler le lien entre soutien à l'adaptation et justice climatique. Au cours des vingt dernières années, la situation au Soudan n'a cessé de se dégrader, le régime des pluies a été bouleversé, les communautés ont commencé à migrer vers le Sud, ce qui a alimenté des conflits violents entre les tribus, "beaucoup de micro-conflits sur les ressources naturelles", témoigne Muawia Shaddad. Et il y a beaucoup d'autres exemples de ce que le langage onusien désigne sous le concept d'adaptation : la sécheresse du Lac Tchad, le rétrécissement des cultures du café. Si les émissions actuelles se poursuivent, la hausse des températures rendra invivables des pans entiers du continent.

D'où l'importance de ne pas concevoir l'adaptation qu'en termes financiers. Celle-ci doit être traitée d'égal à égal dans l'Accord avec le volet mitigation (qui désigne l'atténuation des émissions de gaz à effet de serre), et assortie de l'objectif de tendre à une stabilisation de la hausse de la température à 1,5°C, martèle le groupe Afrique, uni sur la question.

Le Fonds d'adaptation, une "fiction" en regard des besoins

"Le fonds d'adaptation est en banqueroute !", s'exclame Thomas Jallah. "Aujourd'hui, il s'agit de le relier au Fonds vert sur le climat. Sur les 10,2 milliards actuels de dotation de ce fonds, il en faut dès maintenant 5 pour l'adaptation de l'Afrique. Et il faut que ce fonds soit conçu en fonction des besoins des bénéficiaires, qu'il respecte des règles de gouvernance et soutienne des stratégies dynamiques afin de rencontrer les besoins du terrain en matière de capacités, d'éducation, de résilience, de mobilisation des savoirs locaux et des techniques appropriées. Tandis que l'Afrique se transforme en un dépotoir des déchets des pays industrialisés, la priorité doit aller au maintien des ressources, qu'il faut protéger du land grabbing [qui consiste en la mainmise sur les terres à grande échelle par des investisseurs étatiques ou privés, ndlr]. Ceci semble plus urgent que de construire une muraille verte dans le désert".

Doté de 130 millions de dollars seulement, le fonds d'adaptation a été instauré par le Protocole de Kyoto adopté en 1997, mais n'a commencé à fonctionner qu'en 2010. Il était censé être abondé par une fraction des marchés carbone. Ceux-ci ayant vu chuter le prix de la tonne de CO2, le fonds, pour certains membres de la société civile africaine, n'est plus qu'une "fiction" en regard de l'immensité des besoins. Le fonds d'adaptation a toutefois réussi à financer des projets au plus près du terrain, "le Sénégal a été le premier pays à bénéficier du Fonds d'adaptation, qui a financé la récupération de terres salinisées. Les organisations de la société civile ont fait en sorte que l'argent aille aux destinataires finaux", corrobore Aïssatou Diouf, chargée du changement climatique auprès de Enda énergie au Sénégal.

"Les décisions de la COP sur ce qui va se passer après 2020 sont plus complexes car les pays développés ont un problème sur qui doit financer, à savoir les émergents. Or ceux-ci jouent déjà un rôle important dans la coopération sud-sud. Mais ce sont d'abord les pays développés qui doivent s'engager", estime Aïssatou Diouf. L'ONG Enda Sénégal propose de flécher 50 milliards de financements dès 2016, en particulier pour l'adaptation. "Pas de transparence, les tactiques et les objectifs, tout comme les terminologies, changent sans arrêt, ce qui rend le processus confus", regrette Thomas Jallah. Pour Joseph Kogbé, coordinateur du Réseau Climat Développement, "rien n'est joué. Il faut que les ministres africains puissent donner une impulsion politique d'ici à mercredi."

Réactions1 réaction à cet article

 

Merci pour ces commentaires.
L'Afrique est considéré de continent fragile face au changement climatique selon l'avis de plusieurs experts. Cet état de chose montre que les négociations de Paris doivent tenir compte de ces paramètres.
Merci pour Actu pour son expertise quelle met à notre dispositions.

raph | 09 décembre 2015 à 21h20
 
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