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“ Aménagement du territoire : Notre objectif est de fournir un thermomètre environnemental pour les décideurs ”

L'Analyse de cycle de vie (ACV) constitue un outil pertinent pour l'évaluation environnementale des projets de développement des territoires. Précisions avec Eléonore Loiseau, chercheuse à l'Institut national de recherche en sciences et technologies pour l'environnement et l'agriculture (Irstea).

Interview  |  Aménagement  |    |  Dorothée LapercheActu-Environnement.com
Environnement & Technique N°371 Cet article a été publié dans Environnement & Technique n°371
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“ Aménagement du territoire : Notre objectif est de fournir un thermomètre environnemental pour les décideurs ”
Eléonore Loiseau
Chercheuse à l’Irstea, et membre du groupe de recherche ELSA (Environmental Life cycle and Sustainability Assessment) en analyse de cycle de vie et écologie industrielle.
   

Actu-environnement.com : Quel est l'intérêt d'appliquer une analyse de cycle de vie (ACV) à l'ensemble du territoire ?

Eléonore Loiseau : Toutes les opérations d'aménagement des territoires et les projets de développement doivent être soumis à évaluation environnementale, selon la directive européenne 2001/42/CE sur l'évaluation environnementale stratégique (EES). Il existe des procédures détaillant les différentes étapes à suivre pour mener à bien ces évaluations mais les métriques, les indicateurs quantifiés restent à définir. A partir de ce constat, nous avons souhaité concevoir un thermomètre environnemental pour les aménageurs. L'ACV nous a paru un outil prometteur pour évaluer les impacts de scénarios d'aménagement : quels sont les principaux enjeux environnementaux sur le territoire, quels sont les transferts de pollution entre territoires, quelles sont les activités du territoire qui contribueront le plus à une catégorie d'impacts donnée ?

Cette méthode permet d'avoir accès à des indicateurs quantifiés et d'identifier les transferts de pollution induits par les activités du territoire et qui ont lieu aux quatre coins de la planète. Ces effets indirects sont actuellement très peu pris en compte dans les méthodes d'évaluation.

AE : Comment transposer la méthode ACV à l'ensemble d'un territoire et quels sont les critères que vous avez utilisés ?

EL : Trois caractéristiques de l'ACV nous intéressaient pour l'évaluation environnementale de territoire : la perspective cycle de vie pour suivre les transferts de pollution entre les territoires, l'approche multicritère et l'éco-efficience. Dans une ACV, nous identifions des indicateurs sur plusieurs catégories d'impact - et pas uniquement le changement climatique comme c'est le cas pour les bilans carbone - dont notamment les impacts sur la ressource en eau, la toxicité humaine ou l'utilisation des sols. De nouvelles méthodes sont désormais disponibles pour mieux modéliser ces impacts, c'est le cas notamment pour l'eau qui n'était pas très bien prise en compte jusqu'à récemment. En parallèle, nous proposons d'évaluer les services rendus par le territoire. Cette notion de fonction ou service rendu est propre à l'ACV, et permet de quantifier l'éco-efficience du système étudié.

AE : Quelles difficultés avez-vous rencontré pour transposer cette méthode conçue pour des produits ou des services à l'ensemble d'un territoire ?

EL : Un des enjeux était de déterminer les indicateurs utilisables pour évaluer la multifonctionnalité d'un territoire et la quantifier. Regarder de façon très exhaustive l'ensemble des activités de production et de consommation d'un territoire : tout ce qui est cultivé, fabriqué, transformé ainsi que tout ce qui est consommé par les habitants et les touristes. Ceci représente une difficulté en terme de collecte des données mais aussi de manière plus conceptuelle en terme de responsabilité du territoire. Lorsque nous évaluons un scénario, nous pouvons analyser non seulement les activités ayant lieu sur le territoire (les émissions directes, les consommations de ressources locales), mais aussi les activités induites par le territoire et qui vont générer des impacts en dehors de ce dernier. La question est comment nous fixons les frontières du système que nous étudions (impacts des importations ? des exportations ?) et comment nous transcrivons ces transferts de pollution entre territoires dans les indicateurs.

AE : Avez-vous attribué une échelle de valeur, un poids différent entre chaque fonctionnalité ?

EL : Pour le moment non. Nous avons utilisé les travaux d'autres scientifiques pour quantifier la multifonctionnalité mais nous n'avons pas pondéré les services entre eux. Notre idée était plutôt de quantifier différents ratios d'éco-efficience entre des services et des impacts, de voir si différents indicateurs vont dans la même voie ou s'ils ne donnent pas les mêmes résultats et ensuite de discuter. Pour la suite, nous préconisons de ne pas perdre la richesse d'une quantification multicritère des services rendus qui est basée sur les dimensions économiques, sociales, culturelles, patrimoniales, organisationnelles du territoire.

AE : Vous avez choisi de vous pencher au cours de vos travaux sur le territoire du schéma de cohérence territoriale (Scot) du bassin de Thau, dans l'Hérault. Pourquoi avoir choisi ce cas d'étude ?

EL : Nous souhaitions que le territoire choisi soit défini par des limites géographiques associées à une structure de gestion qui peut prendre des décisions en terme d'aménagement. Dans notre cas, le syndicat mixte est en charge de définir la planification territoriale sur les dix à vingt ans à venir, c'est une structure porteuse. Nous voulions également que le territoire d'étude présente une grande diversité d'activités, un mix entre des activités urbaines, rurales, touristiques et industrielles. La principale ville est de taille moyenne mais dispose d'un large panel d'activités. Enfin, ce territoire comporte des enjeux environnementaux assez forts avec des espaces naturels riches, et c'était donc très intéressant de l'appréhender avec un autre type d'approche que ce qui se fait d'habitude.

AE : Quels sont les résultats de votre ACV sur ce territoire ?

EL : Un premier résultat intéressant montre des transferts de pollutions assez importants sur ce territoire. La plus grande part des impacts sont liés à l'extraction de ressources ou à des émissions de substances polluantes qui ont lieu ailleurs dans le monde. Si nous n'avons pas cette vision exhaustive dans l'évaluation – c'est-à-dire la perspective cycle de vie - nous risquons de passer à coté d'une grande partie des impacts et des mesures à prendre pour essayer de les éviter ou de les atténuer. Nous avons constaté que les plus gros impacts sont liés aux changements climatiques, aux effets de l'occupation des terres et à la mauvaise qualité de l'air.

AE : Que va faire le territoire retenu des résultats que vous avez obtenu ?

EL : En terme d'agenda, nous arrivions après le processus de décision : le Scot était en phase d'élaboration au moment de mes travaux… Les décisions ont été prises. Ces résultats ne vont donc pas être pris en compte dans des décisions opérationnelles à court terme mais constituent plutôt un démonstrateur pour les collectivités qui souhaiteraient mettre en œuvre cette approche. Sur la base de ce premier cas d'étude exploratoire, l'idée désormais est d'être plus en contact avec les parties prenantes, notamment les gestionnaires et les politiques. Nous venons de lancer un autre projet sur le parc naturel régional des Ballons des Vosges avec pour objectif d'aller jusqu'au bout de la démarche en impliquant les parties prenantes très en amont, mais aussi en aval dans la phase d'appropriation des résultats.

AE : Avez-vous des demandes de collectivités sur ces questions ?

EL : La démarche d'ACV territoriale développée par l'équipe commence à avoir une certaine visibilité auprès des collectivités territoriales. Pour la mettre en œuvre sur des thématiques d'aménagement intersectoriel, il manque encore probablement des outils très opérationnels (guides méthodologiques, logiciels, etc.) sur lesquels nous travaillons.

Par contre, sa mise en œuvre sur certains secteurs d'activité semble très prometteuse. Outre les travaux sur la filière bois vosgienne évoqués précédemment, une thèse a été soutenue en 2015 pour évaluer des scénarios prospectifs d'aménagement pour l'alimentation en eau de la mégapole Parisienne (Thèse Cifre avec Veolia Eau d'Ile-de-France) avec toute la dimension multifonctionnelle des activités dépendantes de cette ressource.

Plus récemment, une thèse vient d'être soutenue dans notre équipe sur l'intérêt de prendre en compte l'ACV dans les méthodes d'études d'impact, avec pour illustration un cas d'étude sur les systèmes d'assainissement des eaux. Celui-ci s'appuie sur le calculateur ACV4E développé au sein de l'équipe pour accompagner les collectivités dans leurs choix de systèmes d'assainissement. L'ensemble de ces travaux a eu un écho auprès des collectivités, du ministère de l'Environnement, de l'Onema et des agences de l'eau. Nous sommes dans une seconde phase où nous essayons de prendre un département comme cas d'étude pour recourir de manière systématique à l'ACV dans les études d'impacts des systèmes d'assainissement. Des travaux débutent également pour essayer d'évaluer de manière conjointe les performances environnementales et économiques du territoire et d'intégrer les conséquences induites par une décision et considérer ainsi les interactions socio-économiques entre territoires que l'on nomme en ACV "effets conséquentiels".

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