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Une expertise scientifique sur l'eutrophisation souligne l'urgence de modifier les systèmes agricoles

La maîtrise des apports d'azote et de phosphore dans les milieux aquatiques est incontournable, souligne l'expertise collective sur l'eutrophisation. Dans les bassins les plus vulnérables, les systèmes agricoles devront être modifiés.

Eau  |    |  Laurent RadissonActu-Environnement.com

Produire un état des lieux exhaustif des connaissances scientifiques en vue d'éclairer les politiques publiques. Tel est l'objectif de l'expertise scientifique collective (Esco) réalisée par une quarantaine d'experts français et étrangers, sur le phénomène d'eutrophisation, ce processus de surproduction de matières organiques dans l'eau à l'origine des marées vertes et des cyanobactéries toxiques dans les lacs.

Réalisée par le CNRS, l'Ifremer, l'Inra et l'Irstea, avec le soutien financier de l'Agence française pour la biodiversité (AFB), cette expertise avait été demandée par les ministères en charge de l'écologie et de l'agriculture.

Les flux à la mer ont doublé

Premier constat de l'expertise : l'augmentation des flux et des concentrations en azote et en phosphore dans l'environnement et, par conséquent, dans les milieux aquatiques. Les causes identifiées sont la croissance démographique, le développement des concentrations humaines, l'industrialisation et la spécialisation de l'agriculture, l'extraction minière du phosphore et le procédé chimique de fabrication d'azote minéral. "Les flux sortants à la mer ont quasiment doublé au cours du XXe siècle, aussi bien pour l'azote que pour le phosphore", indique la synthèse de l'expertise rendue publique le 20 septembre. La contribution de l'agriculture à ces flux, ajoute-t-elle, est passée de 20 à 50% pour l'azote et de 35 à 55% pour le phosphore.

Les chercheurs identifient plusieurs phases depuis l'apparition des phénomènes d'eutrophisation au début du XXe siècle. "Entre les années 1970 et 1990, l'action publique (…) s'est concentrée sur les pollutions industrielles et domestiques", relèvent-ils. Avec des résultats tangibles pour le paramètre phosphore sur certaines zones eutrophisées comme le Lac Léman, grâce à une amélioration du traitement des eaux usées et la réduction des phosphates dans les lessives. Depuis cette période, les experts ont constaté une nouvelle vague d'eutrophisation. "L'action publique se concentre sur la question des pollutions diffuses d'origine agricole", constatent-ils de façon laconique. Une action qui a permis "des évolutions positives en eau douce", contrairement au milieu marin où les phénomènes d'eutrophisation ne diminuent pas. "Au niveau mondial, le nombre et l'emprise des zones très pauvres en oxygène en milieu marin ont triplé depuis les années 1960", rapporte l'étude.

Les auteurs de l'expertise ont relevé parallèlement une augmentation des proliférations de micro-algues toxiques. "Le lien entre l'augmentation des flux de nutriments et celle de ces proliférations toxiques est souvent établi", constatent-ils prudemment.

Pour caractériser et prédire les risques d'eutrophisation, l'étude préconise de prendre en compte tout le continuum terre-mer, les apports en nutriments étant susceptibles de provenir de zones distantes de plusieurs milliers de kilomètres et leur temps de transit d'atteindre plusieurs décennies. "La prise en compte du changement climatique est essentielle", indiquent également ses auteurs, les modifications qu'il apporte allant "impacter l'ensemble des mécanismes intervenant dans l'eutrophisation et en amplifier les symptômes".

Des actions d'ingénierie coûteuses et incertaines

En ce qui concerne les stratégies de lutte, l'expertise évacue très vite les actions d'ingénierie dans les écosystèmes aquatiques du type diminution du temps de résidence de l'eau, réoxygénation artificielle de l'eau, précipitation du phosphore par ajout de chaux, emploi d'algicides, introduction d'espèces modifiant la structure des réseaux trophiques, etc. "Ces approches sont coûteuses, et souvent incertaines quant à l'évolution des écosystèmes", indique l'étude, même si elles peuvent "aider à réguler un symptôme" sur de petites surfaces.

La stratégie de lutte principale reste la maîtrise de apports d'azote et de phosphore dans les milieux aquatiques, "qu'ils soient ponctuels, diffus, d'origine urbaine, industrielle ou agricole". En ce qui concerne les sources de pollutions domestiques et industrielles, les experts estiment toutefois que des progrès importants ont été faits même si des marges de progression existent encore. Et de citer la réduction à la source des produits ménagers, la montée en gamme des petites stations d'épuration, les traitements spécifiques (urine/fèces, déchets agro-industriels, etc.)...

Mais l'attention doit surtout se porter sur les sources agricoles, pointe le rapport : recyclage des effluents dans les régions à forte densité animale, fertilisation raisonnée par parcelle et pas système de culture, préservation ou restauration des paysages. "Ces trois leviers doivent être pris en compte dans les systèmes de production actuels", prescrit l'étude, qui précise toutefois que cela ne sera pas suffisant dans le cas des écosystèmes aquatiques les plus vulnérables. Conclusion ? "Les systèmes agricoles et les usages de sols devront y être progressivement modifiés." Ce qui passe par "des projets de territoire économiquement réaliste et socialement acceptables", les experts mettant en avant l'importance des synergies entre enjeux d'alimentation, de biodiversité, de climat, d'efficience et de recyclage des ressources.

Une norme de potabilité inadaptée à la protection des milieux

Les auteurs retiennent aussi l'intérêt d'actions complémentaires relevant des champs réglementaires et socio-économiques. Sur le premier point, il souligne que "la norme de potabilité fixée à 50 mg/L de nitrates, fréquemment référencée dans les textes réglementaires, n'est en tout état de cause pas adaptée à la protection des milieux vis-à-vis du processus d'eutrophisation", un basculement des écosystèmes pouvant intervenir pour des valeurs à peine supérieures à 3 mg/L.

Sur le deuxième point, les scientifiques préconisent "une gestion adaptative, par réactualisation des objectifs et des outils, en tentant des expériences fondées sur des objectifs atteignables et à une échelle adaptée". En effet, expliquent-ils, des objectifs trop ambitieux ne sont pas applicables et conduisent à des programmes peu efficaces. D'autre part, un ciblage géographique des instrument se révèle plus efficace que l'application de mesures génériques à large échelle.

Réactions6 réactions à cet article

 

Absolument désolant...
Les scientifiques français, ou "l'art d'inventer l'eau tiède" !
Ca fait plus de 50 ans que les écolos le disent, qu'il faut changer le système agricole.
Bravo et merci à la FNSEA (et à ses complices politiques), grâce à qui nous nous retrouvons avec ce problème gravissime sur les bras.
Extraits de l'article de Sciences et avenir sur le même sujet :
"Le phénomène n'est pas nouveau: il avait déjà été observé dans les années 70 et 80 dans les grands lacs alpins, notamment le lac Léman."
"L'azote séquestré dans les nappes phréatiques, par exemple, "peut y rester plusieurs dizaines d'années avant de ressortir dans les cours d'eau", indique Gilles Pinay, chercheur au CNRS."
"D'autant que le réchauffement climatique risque d'aggraver encore les épisodes d'eutrophisation: la hausse de la température va entraîner une raréfaction accrue de l'oxygène dans l'eau, et l'érosion due à des pluies plus fortes va entraîner la diffusion du phosphore et de l'azote contenus dans les sols."

hlnlink | 25 septembre 2017 à 09h39
 
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Et c'est au même moment que le gouvernement coupe les aides à la filière bio (voir le communiqué de la FNAB sur http://www.fnab.org)... incompréhensible !

philippeb81 | 25 septembre 2017 à 10h18
 
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J'ai vu les premiers dépôts d'algues vertes en Bretagne sur la grande plage de St-Michel-en-grève (22) au début des années soixante. J'étais tout gamin et il devenait impossible de faire un château de sable correct ! Les causes ont été pointées très vite… et très vite étouffées. L'écologie des années soixante dix a brocardé à nouveau ces causes que cette expertise dénonce à nouveau aujourd'hui. Les décideurs, économiques et politiques, connaissent depuis très longtemps ces raisons mais ne font rien car il faudrait changer radicalement le système qu'ils ont bâti et qui les nourrit si bien ! Lamentable…

Toupoil | 25 septembre 2017 à 11h00
 
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Les résultats (hélas déjà connus) de cette nouvelle étude sur l'eutrophisation des milieux aquatiques et ses raisons, dont la parution est néanmoins salutaire, pourraient sans doute éclairer les nouveaux décideurs politiques et les aider à revoir un modèle agricole obsolète et dangereux. On ne peut que rappeler également concernant la production des algues vertes et plus largement les pollutions diffuses dues à l'élevage à l'échelle industrielle et à l'emploi irraisonné de nitrates, que ce type d'agriculture a reçu et continue de recevoir des subventions pour exploiter et des subventions pour dépolluer. Casser ce cercle vicieux financier pourrait aussi aller dans le bon sens pour restaurer les écosystèmes et pour aider vraiment les territoires ruraux.

mangouste | 25 septembre 2017 à 15h26
 
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Les parisiens ont en mémoire les affiches dans le métro dénonçant les plages envahies par les algues .
Il est évident que les problèmes et les vraies solutions sont connues depuis des années ,mais que la FNSEA les refuse . or qui dit FNSEA dit ministère de l'agriculture .
Ni les agences de l'eau ,ni les préfets ne sont décidés à affronter un lobby qui peut ,à l'occasion , donner dans la violence .

sirius | 25 septembre 2017 à 15h40
 
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Bien évidemment que ces unités de compostage des algues vertes sont un pur scandale puisqu'elles offrent un débouché à la fois économique (grâce aux subsides publics) et politiquement correct (du moins en apparence) aux pollutions issues de l'agriculture intensive. Traiter le problème à la source correspond à l'intérêt général mais pas à la somme des intérêts corporatistes, industriels et politiques, ce qui pèse plus lourd.
Aussi, à chacun de nous qui se sent concerné par l'urgence de mettre un terme à ce système de shadoks d'être cohérent avec ses convictions : par ses courses quotidiennes de denrées alimentaires, le plein de son véhicule (on peut éviter les agrocarburants) et bien sûr son bulletin de vote. Et rien n'empêche de faire état de ses critiques de ce système et de ses choix de vie à ses élus locaux, ses voisins agriculteurs conventionnels, etc.
M. HULOT, que j'apprécie modérément vu sa carrière d'animateur financée par des groupes industriels pas franchement portés sur l'écologie, a actuellement le courage de vouloir utiliser son poste pour faire changer de cap au Titanic via l'interdiction du glyphosate (visiblement la came dure des représentants de la FNSEA si j'en crois leurs réactions). Rendons-lui en hommage et soutenons-le pour ce combat essentiel.

Pégase | 26 septembre 2017 à 13h42
 
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