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Les voies de la neutralité carbone sont-elles impénétrables ?

Lors d'un colloque, le Citepa a fait le point sur la palette de leviers pour parvenir à l'objectif "Zéro Emission Nette" préconisé par l'Accord de Paris sur le climat.

Energie  |    |  Agnès SinaïActu-Environnement.com

La France est engagée dans une transition bas carbone par la loi de 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte qui vise l'objectif du facteur 4 en 2050, soit la division par quatre des émissions de gaz à effet de serre (GES) par rapport à 1990. Lors de la COP 22 de Marrakech, le président de la République a fixé le cap de la "neutralité carbone", qui suppose de capturer une quantité de GES égale à celle émise. Ce qui implique de compenser les émissions résiduelles par des "puits", tels que forêts ou prairies, mais aussi par des opérations plus arithmétiques tels que les crédits internationaux et autres "émissions négatives".

Lors de sa journée d'études à Paris le 17 mai dernier, le Citepa (Centre interprofessionnel technique d'études de la pollution atmosphérique) a balayé les voies de la séquestration. S'agissant de l'émission et la séquestration de carbone dans les sols, le secteur de l'Utilisation des terres, changement d'affectation des terres et foresterie (UTCATF) soulève des interrogations sur les estimations de flux et de stocks de carbone. Pourtant, il est considéré comme un puits (absorption) net par l'Accord de Paris.

Une tonne évitée vaut mieux qu'une tonne séquestrée

Dans son article 4, l'Accord de Paris fixe un objectif de neutralité carbone entre 2050 et 2100. Le 20 juillet 2016, l'UE aussi a proposé l'inclusion de l'UTCATF dans sa politique climat. La France a également développé une politique de séquestration carbone, via sa stratégie nationale bas carbone. Si le rôle de la biomasse forestière reste majeur et bien connu, les effets des changements d'occupation des terres par l'urbanisation, le boisement, et leurs effets sur les stocks de carbone dans le sol sont difficiles à quantifier.

"Il ne faut pas confondre un puits avec un stock, le puits est lui-même un bilan net entre émission et absorption", explique Colas Robert, auteur d'une thèse sur la question. "Actuellement, on est loin du compte. A peine 10 à 11% des émissions totales sont compensées. Il faudrait tripler le puits, voire le quadrupler. Il faut aussi faire attention au double comptage : les effets de substitution peuvent déjà avoir été pris en compte dans un autre secteur. Il faut aussi savoir que le puits est non permanent, la biomasse d'une forêt peut à long terme devenir une source d'émissions. En résumé, une tonne évitée vaut mieux qu'une tonne séquestrée".

Captage et stockage du carbone : un bilan mitigé

Du côté de la technique de captage et stockage du carbone (CCS), le bilan est aussi mitigé. Le chimiste Marc Fontecave, professeur au Collège de France, considère l'idée de séquestrer du CO2 comme "carrément stupide" et prône la transformation du gaz carbonique en "molécules utiles" par catalyse pour fabriquer des polymères et de la chimie fine. Didier Bonijoly, directeur adjoint des géoressources au BRGM résume : 40 millions de tonnes (Mt) de CO2 sont actuellement captés par la technique de captage stockage du carbone et valorisation (CSCV) mais il faudrait parvenir à valoriser 6 gigatonnes (Gt) CO2/an en 2050 selon ces techniques : "Maintenir l'augmentation de la température sous les 2°, c'est capter et stocker 94GtCO2 de 2013 à 2050 !". L'Agence internationale de l'énergie préconise dans un rapport récent de séquestrer 540 millions de tonnes de CO2 chaque année d'ici 2025, ce qui suppose de déployer des infrastructures coûteuses. Seulement une vingtaine de démonstrateurs de CCS existent dans le monde, tandis que la France a fermé le sien à Lacq (Pyrénées-Atlantiques) en 2013 et l'Europe n'en compte aucun.

Quelques exemples de techniques de captage stockage du carbone et valorisation (CSCV) font figure d'exceptions : Al Reyadah aux Emirats arabes unis. Entré en service en novembre 2016, cette unité capture le CO2 produit par deux sites sidérurgiques (ce qui est une première mondiale), à hauteur de 800.000 tonnes par an. Le gaz est alors compressé et expédié via un pipeline de 41 km vers les deux gisements de pétrole Rumaitha et Bab, où il est injecté dans le cadre d'une opération de récupération assistée du pétrole (Enhanced Oil Recovery). La centrale thermique à charbon de Petranova, au Texas, projette de récupérer du pétrole à partir de cette technique "EOR", dont l'intégrité environnementale est sujette à caution, grâce à un projet à un milliard de dollars associé aux Japonais. "Conclusion : pas de modèle d'affaire si pas de vrai marché carbone", estime M. Bonijoly.

Côté marchés carbone, la situation n'est guère plus favorable. Sur les 30 gigatonnes par an émises dans l'atmosphère par les activités humaines, 2.000 MtCO2 étaient couvertes en 2005, 6.500 MtCO2 en 2017 par les marchés carbone. Mais le niveau de prix est décevant, estime Maxime Durande, de la direction générale énergie climat du ministère de l'Environnement. En 2030 on aurait besoin d'un prix situé entre 22 et 40€, en 2050 à 100€. Quant aux marchés de la compensation, ils représentent 40 MtCO2 de demande en 2015. L'UE crée des unités sur des marchés lointains, mais pour être effective, la compensation devrait être "locale", estime M. Durande.

Agir sur les comportements

Baptiste Perrissin-Fabert, économiste du développement durable à France stratégie présente le modèle D-CAM, outil qui permet de tracer les "chemins optimaux" de la décarbonisation de l'économie française "à moindre coût". D-CAM s'appuie sur une base de données de plus de 500 mesures de baisse des émissions "transparente et collaborative". Cet outil projette plusieurs visions du monde liées à plusieurs trajectoires possibles de la décarbonation et prend en considération "le rythme efficace" de la transition. Pour piloter celle-ci, il faut se doter d'objectifs intermédiaires. Exemple, en matière de transports, si l'on veut atteindre en 2050 un objectif ambitieux, il faut dès 2030 se doter d'objectifs zéro émissions. Peut-on être ZEN (Zéro émissions nettes) en 2050 ? Oui si les véhicules propres sont développés bien avant 2030. La base D-CAM se veut participative. "Elle permet de faire émerger des fourchettes de valeurs, notamment sur les paramètres des technologies les plus controversées telles que le véhicules électriques ou le nucléaire, et de faire dialoguer dans un cadre cohérent des visions du monde divergentes".

Reste que la réponse technologique ne suffira pas à atteindre le Graal de "Zéro Net Emission". Antonin Vergez, chef du Bureau des biens publics globaux au CGDD, rappelle qu' "il n'y a pas que des gisements technologiques, il y a aussi des gisements comportementaux : télétravail, baisse de 1°C du chauffage, surface de logement par personne, baisse de la consommation alimentaire de viande, co-voiturage, report modal...". L'activation des gisements comportementaux peut constituer "une assurance mauvaise nouvelle". Pour Emmanuel Combet, économiste à l'Ademe, se mettre sur une trajectoire de baisse des gaz à effet de serre implique de déployer une vision sociétale. Ce qui mobilise l'apport des différentes disciplines et les exercices prospectifs "nombreux et diffus dans la société".

Réactions2 réactions à cet article

 

L'article nous montre que la voie technologique est douteuse et couteuse. La fin de l'article évoque l'évolution des comportements. Celle-ci se ferait rapidement si l'on décidait d'utiliser massivement la voie fiscale. Elle rendrait aussi plus rentable certaines technologies. Cette politique devrait être étudiée au niveau de l'UE qui se doterait alors de barrière douanières écologiques afin de ne pas pénaliser ses entreprises et inciter ses fournisseurs à aller dans la même direction.

La Métamorphose | 29 mai 2017 à 19h53
 
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Les pays en développement ont besoin de centrales thermiques à charbon ou à gaz pour sortir progressivement leur population de la pauvreté, de la misère et pour éradiquer les maladies létales provenant des fumées des foyers domestiques, qui tuent de par le monde 4,3 millions de personnes par an, et ils n’y renonceront pas, comme le montrent leurs « engagements » pour 2030. C’est ce que font Chine, Inde et d’autres pays, et les résultats obtenus en Chine sont spectaculaires. Et pas question pour les PED d’utiliser les EnR intermittentes et onéreuses, qui bloqueraient leur développement. Donc, comme le soulignait l’AIE, les émissions de CO2 vont continuer à augmenter régulièrement, pour le plus grand bien de l’humanité. Les vaillants négociateurs de la COP21 se sont donc trouvés face à un dilemme : pas question d’avouer que les émissions de gaz satanique allaient continuer à augmenter notablement. Il fallait transformer un échec cuisant en victoire retentissante, et la parade trouvée est surréaliste, déconnectée du réel : ils ont intimé l’ordre à Dame Nature de limiter le réchauffement à +2°C par rapport à l’ère préindustrielle (soit + 1,3 °C par rapport au présent), alors que, si l’on suppose que les thèses du GIEC/IPCC sont exactes, cela est impossible.

jipebe29 | 10 août 2017 à 09h21
 
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