A la tribune de l'amphithéâtre Boutmy, à Sciences Po en cette soirée du 30 janvier, un panel de personnalités expertes du développement durable tentent d'ouvrir des perspectives. Laurence Tubiana lance le débat, devant une salle comble, remplie d'étudiants qui semblent en attente d'un nouveau souffle pour l'avenir, en cette époque de récession et de piétinement des négociations environnementales. Quarante ans après le premier sommet de la Terre de Stockholm, jamais les données scientifiques et jamais le consensus n'auront été aussi clairs autour du constat de la dégradation de l'état des ressources naturelles, du climat, et de l'extension de la pauvreté extrême à 1,4 milliards d'habitants de la planète. Et pourtant, avance la directrice de l'IDDRI, "le système multilatéral est fatigué, les colonnes du Financial Times sont remplies de débats sur où va le capitalisme, le système doute de son futur : tous les fondamentaux sont à revoir". A ses côtés, la directrice générale de l'IUCN, Julia Marton-Lefevre, pose l'équation de Rio+20 en balayant la multiplicité des enjeux posés par le « draft zero », diffusé le 10 janvier par les Nations Unies. "Que de nouveaux enjeux ! L'économie verte, l'énergie, la sécurité alimentaire, la gestion de l'eau, la croissance des villes, les produits chimiques, les déchets, l'équité sociale : comment intégrer ces lignes de force dans une vision holistique ? ". C'est à croire que Rio+20 ne sait plus où donner de la tête. Le texte de base des négociations à venir, The Future we want, ressemble à un catalogue à la Prévert, qui rappelle le fatras de mesures du Plan d'action et de mise en œuvre du développement durable dont le sommet de la Terre précédent de Johannesburg avait péniblement accouché en 2002.
Le risque est double : non seulement la dispersion des thèmes et l'incapacité de s'accorder sur des lignes de force, mais surtout, comme le souligne Elise Buckle, représentante du WWF international, le texte n'annonce que des "engagements nationaux volontaires". Parmi les points positifs du draft, l'accord de principe des Parties d'adopter un instrument de mise en œuvre de la convention UNCLOS de protection de la biodiversité marine dans les eaux extraterritoriales. Mais tant reste à faire. Le WWF international pointe les manques : éliminer les subventions toxiques, renforcer les réglementations sur la responsabilité environnementale des entreprises, réorienter la fiscalité pour financer les emplois verts, imposer les critères du développement durable dans les codes des marchés publics, achever les objectifs du Millénaire, comptabiliser les externalités environnementales... Pourquoi le capital naturel n'entre-t-il toujours pas en ligne de compte dans les calculs du PIB ?
Visions discordantes
Pour Brice Lalonde, "il faut que les pays qui en ont les moyens montrent l'exemple. Si l'Allemagne réussit à passer aux énergies renouvelables sans nucléaire, on dira que c'est possible". L'histoire semble patiner... "comme si on n'avait plus confiance dans le modèle du développement durable, on parle maintenant de green economy, le jargon consistant à dire que l'économie verte combat la pauvreté par la soutenabilité. La moitié de cette phrase vient des pays développés, l'autre des pays en développement", analyse Laurence Tubiana, connaisseuse expérimentée de ces négociations. Derrière les concepts, les clivages nord-sud s'expriment encore. En 1992, il était question de rattrapage de l'écart Nord-Sud par le développement. "Aujourd'hui, même si le deal de 1992 n'a pas marché, le monde a changé : des centaines de millions de personnes ont rejoint les classes moyennes. Le deal dépend de l'exemple des pays développés car ils en ont les moyens. Il faut développer un modèle attractif pour les pays en développement. L'expression green economy complique cette négociation, on devrait conserver celle de développement durable", souligne l'ambassadeur Andre Correa de Lago, directeur du département environnement du ministre brésilien des relations extérieures. Les pays du Sud veulent rester dans la logique du développement. "Les PVD résistent à l'agenda quand l'environnement est isolé, mais quand il est intégré, ils s'engagent".
D'où, aussi, leurs réticences à la fameuse Organisation mondiale de l'environnement, cheval de bataille du gouvernement français. Celui-ci a organisé une journée sur le thème de la gouvernance environnementale le 31 janvier au Conseil économique et social. La ministre de l'écologie Nathalie Kosciusko-Morizet a tenté en vain de rallier la signature des principales ONG à « un appel de la société civile » diffusé pour la circonstance. Ladite société civile était pourtant peu représentée dans les panels de cette journée, désertée par les ONG. Elle devrait, à Rio, être prise en sandwich entre une négociation technique et le high level segment... A six mois du sommet, les modalités d'association de toutes les parties aux décisions demeurent confuses.
Pourtant les critiques à l'égard du système onusien se sont accentuées ces dernières années : "La gouvernance mondiale est fragmentée, parfois redondante, voire contradictoire. (…) le Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE), programme phare de la protection environnementale dans le système onusien, n'est pas entièrement adapté aux besoins réels : reposant sur quelque 600 agents et disposant en 2011 d'un budget annuel de fonctionnement de 95 millions de dollars (soit environ 75 millions d'euros), il n'est pas encore parfaitement dimensionné aux enjeux, et ne rassemble dans son conseil d'administration que 58 pays membres", estime le Conseil d'analyse stratégique. Dans un discours célébrant les 40 ans du Programme des Nations unies pour l'environnement, Achim Steiner, directeur exécutif du PNUE, rappelle les succès de cette organisation pionnière, de l'établissement du Protocole de Montréal sur l'abolition des substances affectant la couche d'ozone à la création du GIEC : "Il y a 40 ans les défis auxquels étaient confrontées les populations et la planète étaient encore théoriques, ils sont aujourd'hui une réalité. La création du PNUE à Stockholm en 1972 a été pour beaucoup une surprise. La conférence de juin 2012 verra-t-elle l'avènement d'une nouvelle étape dans l'histoire du PNUE ?"
Un nouveau rapport Brundtland
Gouvernance, économie verte, participation du public : Rio+20 est sur tous les fronts. Mais voici qu'un rapport commandé par Ban Ki Moon va peut-être lancer le paradigme manquant. Serait-ce le nouveau rapport Brundtland ? Piloté par un panel de ministres et experts de vingt pays parmi lesquels l'Inde, représentée par Jairam Ramesh, ministre du développement rural, le Brésil, avec Izabella Monica Vieira Teixeira, ministre de l'environnement, et la Chine, représentée par Zheng Guoguang, administrateur du centre météorologique chinois, le rapport Resilient People for a Resilient Planet se fonde sur l'étude du Centre pour la résilience de Stockholm, piloté par le spécialiste suédois de gestion des ressources naturelles, Johan Rockström. Les chercheurs de cet institut ont identifié neuf domaines clés sujets à une très grave déstabilisation pour lesquels ils ont gradué les seuils, jusqu'au point de bascule. Dans trois cas, le changement climatique, la perte de biodiversité et le cycle de l'azote, la frontière à ne pas franchir est dépassée. Le rapport s'ouvre sur la « vision » du panel : "Le modèle actuel est insoutenable. Nous ne pouvons plus affirmer que nos actions collectives n'entraîneront pas des points de non retour, à l'heure où les seuils environnementaux sont dépassés, avec le risque de causer des dommages irréversibles aux écosystèmes et aux communautés humaines. En même temps, ces seuils ne devraient pas être utilisés pour imposer des plafonds de croissance arbitraires aux pays en développement, qui tentent de sortir leurs populations de la pauvreté. Si nous ne parvenons pas à sortir de ce dilemme, nous courons le risque de condamner 3 millions de personnes à la pauvreté endémique. Aucune de ces issues n'est acceptable, il nous faut trouver le chemin pour dépasser ce dilemme".
Le panel constate que 25 ans après son apparition en 1987 dans le Rapport Brundtland (1987) conduit par la Première ministre norvégienne de l'époque, le développement durable n'a pas été intégré dans les logiques macroéconomiques. Le panel en appelle à une économie politique du développement durable, afin de le faire passer de la marge au mainstream. Ce qui se traduirait par l'intégration des externalités sociales et environnementales dans les indicateurs macroéconomiques et les prix, la réduction des subventions inefficaces, des codes de marchés publics soutenables, des financements innovants, des incitations aux investissements de long terme... Une boîte à outils qui n'attend que sa mise en œuvre. Le compte à rebours a commencé. Comme pour parer à l'urgence, le rapport enjoint les gouvernements à mettre en place des filets de sécurité afin d' "augmenter la résilience et atténuer les impacts de la transition sociale et environnementale" qui s'annonce.