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“De plus en plus d'acteurs intègrent la pollution lumineuse dans leur politique biodiversité”

Les impacts de la pollution lumineuse sur la biodiversité sont de mieux en mieux documentés. Romain Sordello décrit ces impacts et explique comment cette pollution est prise en compte dans les territoires à travers le concept de "trame noire".

Interview  |  Biodiversité  |    |  Laurent RadissonActu-Environnement.com
Environnement & Technique N°384 Cet article a été publié dans Environnement & Technique n°384
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“De plus en plus d'acteurs intègrent la pollution lumineuse dans leur politique biodiversité”
Romain Sordello
Chef de projet Trame verte et bleue et pollution lumineuse à l'UMS PatriNat AFB-CNRS-MNHN
   

Actu-Environnement : Quels sont les impacts de la pollution lumineuse sur la biodiversité ?

Roman Sordello : On constate deux attitudes simples des espèces vis-à-vis de la lumière : l'attraction et la répulsion. Certaines espèces nocturnes ont une orientation naturellement positive vers la lumière car elles se repèrent par rapport aux sources lumineuses que sont la lune ou les étoiles. C'est par exemple le cas des insectes comme les papillons de nuit. Les tortues marines s'orientent aussi spontanément vers la mer, plus brillante que la terre, quand elles naissent sur les plages.

Avec l'éclairage artificiel, on crée alors des pièges pour tous ces animaux en les attirant dans des lieux hostiles où ils seront condamnés. Les oiseaux migrateurs, qui se déplacent essentiellement la nuit, sont désorientés par les points hauts lumineux et finissent par mourir d'épuisement ou par collision. D'autres espèces sont au contraire repoussées par la lumière : elles recherchent en fait à ne pas être vues de leurs prédateurs. Certaines chauves-souris, rongeurs et autres mammifères cessent ainsi leur activité les nuits de pleine lune. La lumière artificielle conduit donc à dégrader et réduire leur habitat. Enfin, certaines espèces, comme les lucioles et les vers luisants, produisent leur propre lumière pour voir et communiquer. Ces espèces vont fuir les environnements éclairés qui brouille leur signal lumineux.

AE : Mais certaines d'entre elles ne s'accommodent-elles pas de la pollution lumineuse ?

RS : Il est vrai que certaines espèces semblent s'adapter. C'est le cas par exemple de chauves-souris qui chassent sous les lampadaires puisque les insectes y sont concentrés. Mais même chez ces dernières, la lumière artificielle contraint leur répartition. C'est même un facteur plus contraignant que l'artificialisation des sols, juste après l'agriculture intensive. On sait aussi que certaines espèces de papillons se sont adaptées à la lumière en ville en se déplaçant moins, ce qui diminue le risque d'être "aspirées" par les éclairages artificiels. Néanmoins, des conséquences directes sur le brassage et la dynamique des populations sont à prévoir.

AE : La pollution lumineuse impacte-t-elle aussi les végétaux ?

RS : On pourrait croire a priori qu'elle a des effets positifs. En réalité, la lumière artificielle ne permet pas la photosynthèse et a des effets négatifs, directs et indirects, sur les végétaux. La pollinisation se fait à 90% par les insectes. Or, ces derniers, impactés par la pollution lumineuse, ne peuvent plus polliniser les fleurs, ce qui compromet la reproduction végétale et a des conséquences sur les quantités de fruits produits. La lumière artificielle a également des effets directs sur les rythmes biologiques. Les variations du ratio longueur du jour/longueur de la nuit déclenchent en effet les étapes clefs des cycles végétaux. Une étude anglaise a montré que la pollution lumineuse impactait les dates d'éclosion des bourgeons.

AE : Comment évolue la prise en compte de cette pollution spécifique ?

RS : Les premiers écrits naturalistes faisant état de dégâts dus à la lumière artificielle datent de plus d'un siècle. La recherche en écologie se développe sur cette problématique depuis 20 ou 30 ans et elle a vraiment décollé dans les années 2000. Au départ, certaines espèces étaient particulièrement étudiées : tortues, oiseaux migrateurs et insectes. Désormais, les travaux scientifiques montrent que la pollution lumineuse a des effets sur de nombreux groupes biologiques. On se rend compte que l'obscurité est un critère de qualité des habitats naturels à part entière pour les espèces nocturnes. C'est un changement complet d'approche car, jusqu'à présent, un habitat était décrit uniquement pour ses aspects physiques : végétation, topographie, pédologie…Aujourd'hui, les impacts sont également mis en évidence à différentes échelles de la biodiversité : communauté, écosystèmes, paysage…

AE : Expliquez nous le concept de "trame noire" ?

RS : On s'est aperçu que la lumière artificielle avait le même effet de fragmentation des habitats que les infrastructures physiques. Une route éclairée va provoquer les effets d'attraction/répulsion sur les espèces et devient donc infranchissable pour elles. La notion de "trame noire" consiste à enrayer cette fragmentation en constituant un réseau écologique formé de réservoirs et de corridors propices à la biodiversité nocturne. Depuis quelques années, plusieurs acteurs (parcs naturels régionaux, parcs nationaux, agglomérations, éclairagistes...) commencent à prendre en compte la pollution lumineuse dans la trame verte et bleue (TVB). Pour cela, une première façon de faire est de croiser la pollution lumineuse avec la TVB pour identifier des zones conflictuelles. Mais on cherche désormais à aller plus loin en constituant une trame noire qui prenne en compte la lumière artificielle en amont.

AE : Certains territoires sont-ils en avance en la matière ?

RS : Il existe deux ou trois retours d'expérience de trame noire pour le moment. C'est le cas du Parc national des Pyrénées, qui est parti de la TVB pour établir la "trame sombre". Sur le territoire de l'agglomération européenne de Lille, une trame noire a aussi été caractérisée en intégrant la lumière artificielle plus en amont de la démarche. Dans les deux cas, les chauves-souris ont servi d'indicateur. Les trames noires restent toutefois des outils de planification, qui doivent ensuite donner lieu à des mesures de gestion de l'éclairage.

AE : Quelles peuvent être ces mesures de gestion ?

RS : Il peut s'agir de mesures spatiales, consistant à agir sur la densité des points lumineux ou sur leur positionnement, et de mesures temporelles, avec des réductions des durées d'éclairage ou des extinctions en cœur de nuit. Mais on peut aussi agir sur la quantité et la composition de la lumière : orientations, types de lampes, puissance. Le choix des LED, motivé par les questions d'économies d'énergie, pose des problèmes pour la biodiversité. On est en train de passer massivement d'une lumière orange (lampes à sodium) à une lumière blanche qui est beaucoup plus impactante pour les espèces. De plus, la consommation des LED étant moindre à l'unité, il y a une tendance à multiplier les éclairages. La technologie LED présente en revanche l'avantage de pouvoir gérer plus finement les éclairages : détecteur de présence, gestion en réseau et à distance… L'utilisation de LED orange peut être un compromis intéressant.

AE : Existe-t-il des freins sociologiques à la lutte contre la pollution lumineuse ?

RS : Il existe des freins culturels et psychologiques. D'un côté, l'obscurité est souvent associée à l'insécurité avérée ou ressentie : risque de cambriolage, d'agression ou d'insécurité routière. Et, de l'autre, la lumière est associée au progrès dans notre société (Siècle des lumières, etc.). Ces sentiments sont loin d'être partagés par tous mais, dans tous les cas, il ne faut pas les ignorer. Au contraire, il faut les écouter et en discuter.

Réactions2 réactions à cet article

 

Un exemple :
Département de la Loire (42)
sur ses 326 communes , 163 éteignent leur éclairage public ,en général de 23H30 à 5H30 .
Sans la moindre incidence sur la sécurité .
On pourrait souhaiter avec les ornithologues une extinction allant de 22H30 à 6H.mais le premier pas est fait .

sirius | 03 septembre 2018 à 11h38
 
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Que dire du projet pharaonique de 48 hectares de serres hors sol, éclairées h 24, en plein milieu des zones Natura 2000 de deux massifs forestiers de la forêt d'Orléans ? Les oiseaux, migrateurs, aigles protégés et rapaces nocturnes n'ont pas fini d'être désorientés,et il existe un aéroport à proximité immédiate, donc carnage en vue! Mais les élus s'en fichent comme d'une guigne.

gaia94 | 10 octobre 2018 à 15h05
 
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