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Ce qu'attendent les pays émergents des négociations climatiques

L'équité et de nouveaux financements demeurent des éléments clés pour emporter la confiance des pays en développement dans le processus de négociation. Même si l'enjeu de la dette climatique ne se limite pas à des considérations financières.

Décryptage  |  Gouvernance  |    |  Agnès Sinaï Actu-Environnement.com

A la conférence climat de Varsovie, en novembre dernier, la Chine et l'Inde ont renouvelé leur message déjà maintes fois martelé. Ces deux grandes puissances estiment que le gros de l'effort de réduction des émissions revient aux pays du Nord, en raison de leur dette historique. C'est un enjeu de justice climatique, au nom de l'équité que réclament ces pays. Une attitude annonciatrice de bras de fer musclés d'ici 2015. La fermeté des deux grands émergents a dominé ces négociations, qui ont frôlé la catastrophe avant d'aboutir finalement à un accord à l'arraché au terme d'un marathon de près de 30 heures. De quoi faire dire à la commissaire européenne pour le Climat, Connie Hedegaard : "Est-ce que le chemin va être facile jusqu'à Paris ? Ceux qui ont vu ce qui s'est passé ici ces derniers jours savent que ce ne sera vraiment pas le cas !", rapportait une dépêche AFP.

En 2011, à Durban, la communauté internationale s'est engagée à conclure à Paris en 2015 un accord qui doit rallier tous les pays sur les réductions d'émissions de gaz à effet de serre. "L'enjeu de la négociation est de changer la vision du monde, passer de celle de 1990 à celle de 2020", expliquait alors le ministre français du Développement Pascal Canfin, qui négocie pour la France. Jusqu'à présent, la responsabilité, inscrite comme "commune mais différenciée" dans la Convention Climat de 1992, permettait de tracer une frontière politique, un "pare-feu" (firewall) entre pays industrialisés et en développement. Cette frontière était consacrée dans le protocole de Kyoto signé en 1997 et n'engageait que les premiers à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre.

A Varsovie, le négociateur chinois Su Wei s'était dit "très préoccupé" par le fait que le texte en négociation propose que toutes les parties prennent des "engagements" en matière de lutte contre le changement climatique. Le ton est monté au point que la perspective de quitter Varsovie sans accord était devenue une réelle option. Au pied du mur, les négociateurs se sont rassemblés dans un coin de la grande salle de conférence et ont négocié une formulation acceptable par tous, rapportait l'AFP. Le texte adopté in fine appelle les Etats à préparer des "contributions sans préjuger de leur nature légale" pour 2015. Cette formulation, selon le ministre français du Développement Pascal Canfin, n'est pas "moins forte qu'un engagement".

Les émergents ont émergé mais le firewall demeure

Mais le monde change vite. Et les émergents ont "émergé" sur la scène climatique aussi bien par leurs émissions de gaz à effet de serre que par leurs taux de croissance vertigineux. En 2010, les émissions des pays en développement représentaient 60% des émissions totales de GES - environ 23% pour la Chine et 5% pour l'Inde - contre près de 15% pour les Etats-Unis et 11% pour l'Union européenne. Pour autant, la Chine et l'Inde, au nom de la "responsabilité historique" des pays du Nord dans le réchauffement et leur droit au développement, insistent sur le maintien de l'infranchissable ligne de partage, le firewall.

Cette position, catégoriquement rejetée par les Etats-Unis qui ne veulent pas de traitement de faveur pour leur principal concurrent économique qu'est la Chine, tout en traitant avec celle-ci au sein d'accords bilatéraux, commence à susciter de vives critiques, et pas uniquement parmi les pays du Nord. "Il est important que les pays en développement réalisent qu'ils ne peuvent pas s'enterrer la tête dans le sable en se contentant de dire : vous êtes responsables du problème, on est juste en train de faire ce que vous avez fait avant nous", déclarait à l'AFP le président de Greenpeace International, Kumi Naido. "Il faut que les économies émergentes prennent «les responsabilités qui vont avec le nouveau pouvoir qu'elles ont»", ajoutait-il.

Un souhait également exprimé par les pays moins développés. "Nous ne nous attendions pas à ce que les émergents ouvrent la boîte de Pandore" à Varsovie, déclarait à l'AFP Tony de Brum, représentant des Iles Marshall du Pacifique, menacées par la hausse du niveau des mers. La position est compliquée pour ces petits pays insulaires, rassemblés au sein du groupe AOSIS, qui, déçus par le manque d'engagement notamment financier des pays du Nord, ont besoin de l'appui des grands émergents pour faire entendre leur voix. "On n'a pas intérêt à lâcher la Chine. Chaque fois que les pays en développement ont obtenu quelque chose de sérieux, c'est quand ils étaient unis", expliquait le porte-parole du groupe Afrique, Seyni Nafo. Pour autant, estimait M. De Brum, "il faut revenir à l'esprit de la conférence Climat de 2011 à Durban, qui a promis une véritable approche multilatérale avec des contributions ambitieuses de tous".

Sur la voie de la COP 20 à Lima ?

Pour l'ancienne ministre sud africaine de l'Environnement, Tasmeen Essop, aujourd'hui directrice de la politique climatique au WWF International, "la conférence de Varsovie n'a pas posé des fondations solides en vue de Paris. Entre les deux, la COP de Lima sera une conférence pivot. Il ne reste plus que deux ans. Nous ne pouvons pas attendre jusque là. Il faut, d'ici la COP de Paris, impliquer les chefs d'Etat. Reste l'enjeu fondamental de l'équité. C'est la clé de tout le reste. Sur ce volet de l'équité, il y a des propositions sur la table, mais il ne semble pas qu'il y ait une vraie compréhension entre pays développés et pays en développement".

La COP 20, qui aura lieu au Pérou, changera-t-elle la donne ? "Le fait que Lima soit en Amérique latine est important, cela peut être une COP décisive en termes de changement de leadership politique. Car même si l'après-2020 suscite beaucoup d'attention, ce qui nous préoccupe c'est la soudure jusqu'à 2020. Nous avons besoin de voir de l'action urgente, en termes d'objectifs d'énergies renouvelables, en termes de mesures sectorielles, sur les transports par exemple. Varsovie était censée être une COP financière. Or, premièrement : l'argent était absent de Varsovie. Deuxièmement, cette conférence était censée adopter des engagements pré-2020 : on attend des appréciations plus concrètes sur ce point critique. Troisième point : le partenariat avec le Pérou va être déterminant", estime Mme Essop.

Pour Mark Lutes, du WWF International, "nous avons vraiment besoin d'une discussion sérieuse sur l'équité. Est-ce qu'il y a des indicateurs ? Est-ce qu'il y a des trajectoires d'émissions équitables ? Il y a une différence de degré entre responsabilité et capabilité. Il faut mettre en place une timeline et des étapes. Les BASIC ne voient pas nécessairement l'ensemble du paquet emballé en 2015." Quant à Lin Li (WWF Chine), elle estime que "le processus est trop lent. La Chine est prête à prendre un nouvel engagement. Le pays a maintenant des leaders qui annoncent des réformes : 45% d'intensité carbone en 2020, 50% d'énergies non fossiles en 2020. Si on calcule ses émissions per capita, la Chine n'est qu'au 100ème rang mondial".

"Des cacahuètes" et un nouveau mécanisme

"Cette conférence devait être la conférence des finances", a déclaré à l'AFP le négociateur du Bangladesh, Qamrul Chowdhury, "et tout ce qu'on a, ce sont des cacahuètes". Seule concession des pays riches dans l'accord de Varsovie : ils s'engagent à "continuer à mobiliser de l'argent public, à des niveaux supérieurs" à ceux de l'aide d'urgence décidée pour 2010-2012, soit 10 milliards de dollars par an.

Une décision d'importance pour les pays du Sud a néanmoins été prise : la création d'un "mécanisme" portant sur les "pertes et dommages" (loss and damage) subis à cause du réchauffement. Les pays en développement voulaient un nouvel organe mais les pays riches, qui craignent de rentrer dans une logique de "réparations", insistaient pour qu'il soit associé aux mécanismes déjà existants sur "l'adaptation" au changement climatique. Un compromis a été trouvé, et le "mécanisme de Varsovie" sera associé à ceux consacrés à l'adaptation jusqu'à une "révision" en 2016.

Dans une note conjointe datée du 6 janvier dernier, les négociateurs du mécanisme loss and damage pour le groupe du G 77 plus la Chine, le groupe des petits Etats insulaires, le groupe des pays africains et celui des pays les moins avancés écrivaient : "La plupart des enjeux complexes de l'adaptation aux impacts du réchauffement ne peuvent pas seulement recevoir une réponse financière. (...) Il s'agit d'avoir une conversation beaucoup plus globale qui relie les obligations morales de solidarité, la compréhension scientifique des implications du changement climatique, et la sérieuse prise en considération de tout un ensemble de mesures financières qui devront commencer à couvrir les pertes économiques et autres. Par exemple, des questions telles que le partage des risques, (...) les filets de sécurité sociale, mériteraient une attention soutenue, non pas en tant que sujets de recherche, mais avec le sens de leur importance, de leur urgence, et dans le but de trouver des solutions concrètes pour les besoins des pays en développement".

Réactions2 réactions à cet article

 

Uniquement "tirer du pognon" aux pays qui ont, soi disant, émergé. Les négociations "climatique" n'ont fait que se substituer au fameux "dialogue Nord Sud" mais seul l'emballage a changé !

Le Glaude | 30 janvier 2014 à 10h28
 
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C'est assez bien résumé. Bravo Le Glaude!
J'ajouterai que nous, en UE, sommes joyeusement ramenés, par la grâce de gens comme Mme Connie Hedegaard, parmi les pays en voie de sous-développement.

Albatros | 30 janvier 2014 à 18h15
 
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