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Trouver les mots justes pour parler écologie

Le choix de mots est loin d'être innocent pour accompagner la société dans une véritable transition écologique. Sociologues et communicants ont débattu de la question lors des premières universités d'été de France Nature Environnement.

Décryptage  |  Gouvernance  |    |  Laurent Radisson  |  Actu-Environnement.com

"Changer de mots pour changer le monde ?". Tel était le thème de l'un des ateliers de la première université d'été de France Nature Environnement (FNE) qui s'est tenue les 8 et 9 juillet 2016 dans l'Essonne. L'occasion de confronter le point de vue militant d'un adhérent d'une association de protection de l'environnement, sociologue de métier, et celui d'une spécialiste de la communication au regard plus institutionnel.

"Il y a une guerre des mots"

"De la même manière qu'il y a des luttes dans la société, il y a aussi une guerre des mots, des mots chargés de valeur", analyse Maurice Wintz, sociologue et vice-président d'Alsace Nature, association affiliée à FNE.

Le maître de conférence prend l'exemple du mot "nature" très présent dans les années 70 et qui a aujourd'hui fait place à celui de "biodiversité". L'intitulé de la loi du 10 juillet 1976 relative "à la protection de la nature" et celui de la loi de "reconquête de la biodiversité", qui doit être adoptée cet été, en sont une bonne illustration. "Il s'agit d'autre chose qu'un simple changement de mot", alerte M. Wintz, qui décèle un changement de représentation de ce qu'est la nature, couplé à un changement de pratique sociale.

Contrairement à la notion de "nature", celle de "biodiversité" ne revêt pas de dimension émotionnelle, explique le chercheur en sciences sociales. Il s'agit d'une notion à prétention scientifique, reprise par les ingénieurs, et qui "ouvre la porte à de la maîtrise : mesurer, monétariser, transformer", explique-t-il. "L'utiliser avalise cette approche. Nous légitimons une pratique contre laquelle nous nous battons", alerte le militant.

La question environnementale a été dépolitisée pour en faire une question de consommation, déplore de manière plus large Maurice Wintz, qui estime donc nécessaire un travail de repolitisation mené par les citoyens. Une illustration selon le chercheur ? La notion de "développement durable" a été créée pour contrer le discours critique sur la croissance, affirme-t-il en s'appuyant sur les travaux du philosophe Dominique Bourg. Cette notion, explique-t-il, permet de ne pas remettre en cause le modèle dominant, le néo-libéralisme, qui a transformé les individus en consommateurs atomisés.

"L'incantation ne marche pas"

"Oui, il faut utiliser les bons mots, mais attention à la traduction opérationnelle des choses", réagit Valérie Martin, chef du service Communication et information des publics de l'Ademe. Les gens sont abreuvés par le modèle de la société de consommation, admet-elle, mais l'incantation ne marche pas. "Il est nécessaire de coconstruire le modèle de demain qui passe par un mouvement d'écoute de l'autre", ajoute la communicante, estimant que l'on est trop souvent dans le jugement, même de façon involontaire.

En d'autres termes, la communication jusque là trop moralisatrice a conforté les engagés mais n'a pas touché le gros de la population, déplore la représentante de l'Ademe. Une fracture sociale, mise en lumière en 2015 par une étude Ethicity, qui sépare les "engagés", d'un côté, les "rétractés", de l'autre, qui ont tendance à se placer dans une situation de retrait ou d'échec.

La mobilisation du "ventre mou" de la population passe par la nécessité de rendre le futur désirable, analyse également Mme Martin. "Il y a une catastrophisation du futur qui refroidit", affirme la représentante de l'Ademe qui déplore le vocabulaire apocalyptique trop souvent utilisé, même s'il peut être justifié pour certains événements graves (Bhopal, AZF, tsunamis…). Une nécessité d'équité transparaît également. "Les Français sont lucides sur la situation actuelle, estime-t-elle, mais ils n'acceptent d'agir que si les efforts sont partagés équitablement entre chacun des acteurs".

"Nommer l'alternative au modèle libéral"

"Aujourd'hui, les choses se passent au niveau des territoires", relève aussi Mme Martin, qui précise que la communication n'est pas le seul moyen pour passer à l'acte. Et de citer comme exemple le défi "Famille à énergie positive" lancé par l'ONG Proriterre, qui a permis de mobiliser des familles au-delà du cercle habituel des "engagés". "Le passage à l'acte dépend du bouche à oreille transmis par sa communauté", analyse la représentante de l'Ademe.

"Il y a beaucoup d'expérimentations dans les villes, confirme Maurice Wintz, mais elles restent cachées compte tenu du modèle dominant". La solution pour en faire quelque chose de majoritaire, selon le sociologue ? Nommer l'alternative au modèle libéral afin d'agglomérer les forces de ceux qui prônent un modèle solidaire mais qui vivent chacun dans leur monde.

Réactions4 réactions à cet article

 

Excellent sujet de réflexions tardives qui fera l'objet, on présume, par FNE d'une auto-application très souhaitable.
Il faut savoir changer didactiquement judicieusement les mots qui perdent, ne serait-ce que pour montrer une évolution en accrochant l'attention.
Çà commençait peut-être par bannir « développement durable ». Déjà parce que le concept de « développement » est très discutable environnementalement parlant, mais surtout parce que ce qui est « durable » n'est pas forcément « soutenable ». Sachant que c'est une malheureuse décision personnelle de la Norvégienne Gro Harlem Brundtland, appelée à trancher par ses collaborateurs quand il fallu traduire en français « Our common future » (1987), qui a fait que « sustainable » a été officiellement traduit par « durable », ce qui n'a rien à voir.
Il serait également peut-être judicieux de cesser de parler d' « énergie renouvelable » au profit d' « énergie inépuisable », précisément part opposition didactique à « épuisables ».

Sagecol | 14 juillet 2016 à 08h13
 
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Je pense que l'écologie et la protection de l'environnement n'est pas dans le choix de mots mais dans l'action de chacun de tous les jours. Développement Durable est tellement galvaudé que cela ne veut plus rien dire. Tous les acteurs de l'économie de marché ont toujours travaillé inventé pour le futur et c'est grace à eux si nous sommes à ce point de développement aujourd'hui. Sauf que l'intelligence artificielle a pris les commandes du marché et que l'on court après le superficiel, la tromperie, l'arnaque, le faux. Seul un retour en arrière pourra faire avancer les choses: le progrès est mort avec la norme, la conformité

| 14 juillet 2016 à 10h38
 
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Quant à « écologie » au sens du microcosme politico-médiatique, alors qu'on aurait peut-être dû inventer « écologisme », vu à quel point des parlementaires et autres élus éGologistes - s'estimant souvent indispensables et irremplaçables - ont sali le concept aux dépens de la crédibilité des militants éCologiques de terrains, le mot a pris un regrettable tonalité négative. Alors que pour le moment « environnementaliste » ...
De fait, alors que dans les années 1975 l'ultra pro-nucléaire patron d'EDF Marcel Boiteux inventait le néologisme « écolonomie » qui malheureusement ne retint pas l'attention très souhaitable, et vu le contexte ci-dessus, il serait peut-être pertinent de privilégier le néologique « environomique » (à défaut d' éthico-environomique) pour définir la nécessité de soumettre l'économique aux contraignantes réalités environnementales planétaires après qu'on les ait tant peu prises en compte.
Le souci du juste mot pour la juste chose. Le souci des mots pesés pour éviter, voire réduire, les maux pesants. C’est un combat militant qui en vaut d’autres, voire conditionne.

Sagecol | 15 juillet 2016 à 09h03
 
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L'article montre que "biodiversité" donne l'exemple d'un mot révélateur d'une démarche intellectuelle fondée sur la science, naguère dite à juste titre , "naturelle" dans les programmes scolaires.
Or on peut aborder la nature par la sensibilité, ce que nombre de naturalistes militants semblent parfois ignorer mais qui est le fait de la majorité . On ne doit pas oublier que ce sont les peintres impressionnistes, qui, les premiers, ont porté attention à nos paysages. Darwin, certes, mais aussi Claude Monet.

sirius | 15 juillet 2016 à 10h33
 
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