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Lubrizol : la vigilance s'impose sur l'eau et les produits alimentaires

La préfecture a mis en ligne les premières expertises de l'Anses et de l'Ineris sur les substances présentes lors de l'incendie de l'usine et sur les polluants émis. Une faible production de dioxine est possible. La vigilance s'impose aussi sur l'eau.

Risques  |    |  Laurent Radisson Actu-Environnement.com
Lubrizol : la vigilance s'impose sur l'eau et les produits alimentaires

La préfecture de Seine-Maritime a mis en ligne le 9 octobre les premiers avis de l'Anses et de l'Ineris sur l'évaluation des conséquences de l'incendie de l'usine Lubrizol. Ces résultats permettent d'avoir une première analyse des 5 262 tonnes de produits brûlés lors du sinistre et des contaminants susceptibles de s'être formés lors de la combustion.

Cette analyse est établie à partir de la liste des produits et des fiches de données de sécurité (FDS) communiqués aux autorités par l'exploitant et rendues publiques le 1er octobre. « Les informations des fiches de sécurité sont précieuses mais n'ont pas une exhaustivité absolue car, en-dessous de certaines teneurs, des substances n'ont pas à être identifiées, et il en va de même d'aspects émergents comme une teneur éventuelle en nano-éléments », prévient l'Ineris. D'autre part, l'analyse ne prend pas en compte les produits brûlés dans les entrepôts voisins appartenant à l'entreprise Normandie Logistique, qui stockait plus de 9 000 tonnes de matières diverses.

Des mélanges de produits

« La quasi-totalité des produits concernés sont des mélanges de plusieurs constituants », relève en premier lieu l'Ineris. Ce qui explique la complexité de l'expertise. En analysant les familles chimiques présentes, l'établissement public conclut à la présence de 44 % d'huiles minérales, 20 % d'autres dérivés d'hydrocarbures, 27 % de composés soufrés et 9 % de composés azotés. L'examen des fiches de données de sécurité montre la présence de plusieurs substances ayant un potentiel toxique : métaux (zinc, calcium, baryum, mais pas de métaux lourds), phosphore, chlore, amines, soufre, mercaptans, thiols et noyaux benzéniques. En revanche, l'analyse des données conduit à conclure à l'absence de produits halogénés tels que le fluor ou le brome.

Lors de la combustion, les produits présents ont donné lieu à l'émission de toxiques et polluants divers, parmi lesquels on peut trouver des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), des suies, des goudrons, du dioxyde de soufre, des oxydes d'azote, etc. L'Ineris préconise de porter l'effort d'analyse sur « les composés soufrés et/ou azotés qui peuvent être présents dans les dépôts laissés par le panache d'incendie sur son cheminement » mais aussi de rechercher les hydrocarbures aromatiques polycycliques.

Un peu de dioxines

La présence de chlore pose question. Sa combustion peut donner lieu à des dioxines chlorées « qui sont les perturbateurs endocriniens les plus puissants et les plus persistants dans l'organisme et dans l'environnement », rappelle le Réseau Environnement Santé (RES). « Le travail d'identification a permis de trouver 38,5 tonnes de produits informant d'un constituant chloré dans leur FDS », révèle l'Ineris. Cinq produits sont concernés. Pour celui présent en plus grande quantité (35 tonnes), « il n'est pas fait mention explicite de dégagement de produits chlorés dans la FDS (…) , mais dans l'absolu l'émission de composés chlorés reste possible », indique l'expertise. Pour un autre produit, présent en faible quantité (422 kg), la FDS mentionne « formation [de] dioxine pas impossible ».

 
Les analyses effectuées ne sauraient malgré tout refléter toute la complexité d'un événement comme un incendie de grande ampleur  
Ineris
 
L'institut reconnaît que « la source en chlore est non nulle, contrairement à ce qui ressort de l'analyse précédente », mais il la juge faible. Les deux produits qui « semblent présenter le plus de potentiel à former des composés organochlorés, dont éventuellement un peu de dioxine », ne représentent que 643 kg, relativise l'Ineris. L'établissement public propose donc de rechercher seulement les éléments toxiques à faible dose (dioxines, furanes) plutôt que ceux à forte dose (dichlore, chlorure d'hydrogène). Le 8 octobre, l'association agréée de surveillance de la qualité de l'air de Normandie a révélé des taux de dioxines dans l'eau de pluie quatre fois plus élevés que la normale dans la commune de Préaux, située sous le panache. Dans un communiqué publié le lendemain, elle tempère toutefois ces résultats. Cet échantillon, prélevé dans l'eau de pluie entre le 26 et le 27 septembre, n'est pas alarmant et reste dans les statistiques, indique Atmo Normandie. « L'analyse des sols et produits cultivés est nécessaire pour connaître le risque sanitaire », explique-t-elle, alors que l'exposition se fait majoritairement par ingestion.

L'analyse de l'Ineris montre par ailleurs que « de nombreux produits sont dangereux pour l'environnement et, dans une moindre mesure, toxiques pour l'homme selon diverses voies (inhalation, ingestion, contact cutané) ». Or leur combustion ne leur a pas enlevé toutes leurs propriétés de danger originelles. « Des fractions de composés ont pu être entraînées sans décomposition significative dans le panache, et s'adsorber sur les suies et les goudrons qui se sont déposés, gardant plus ou moins intactes leurs profils de toxicité en cas de contact, d'inhalation par désorption des suies… », prévient l'Ineris.

Incertitudes sur les polluants émis

« Les premières listes de substances à surveiller étaient pertinentes », se félicitent les ministres chargés de l'environnement, de la santé et de l'agriculture au regard des conclusions des deux agences. Plusieurs nuances doivent toutefois être apportées à ce satisfecit. Tout d'abord, des incertitudes existent toujours sur les polluants réellement émis lors de l'incendie. « Les analyses effectuées ne sauraient malgré tout refléter toute la complexité d'un événement comme un incendie de grande ampleur : dynamique du feu, ordre de l'implication des produits impliqués dans l'incendie, gradients de température, contribution des autres aliments du feu, comme les emballages, palettes, installations électriques et tout ce qui relève des équipements et structures concernées », explique l'Ineris. Ainsi, les agents d'extinction, souvent fluorés, n'ont pas été intégrés dans l'analyse.

Ensuite, la surveillance des organismes aquatiques pose question. De très nombreux produits étaient en effet classés « Très toxiques pour les organismes aquatiques ». « La surveillance a été faite mais il est peut-être possible de cibler mieux des produits persistants notamment dans les eaux d'extinction », indique l'Ineris. Des substances imbrûlées ont en effet pu être relarguées à partir de fûts éclatés, précise l'expertise. De manière plus générale, la question de l'eau constitue un point de préoccupation malgré les résultats rassurants des analyses menées par l'Agence régionale de santé (ARS). « L'eau distribuée sur les 71 communes de la métropole Rouen Normandie est potable. Aucune trace de contamination n'a été relevée », indiquait la collectivité le 30 septembre. L'Anses recommande pourtant la vigilance sur l'utilisation des puits privés. Outre le contrôle sanitaire de la ressource utilisée pour produire l'eau potable, elle demande d'assurer la surveillance des masses d'eau dans la durée. « Les eaux pluviales post-Lubrizol sont polluées par les suies retombées sur la voirie, par les suies projetées sur les façades et les toitures. Parmi d'autres toxiques, elles contiennent du plomb », prévient l'association Robin des bois, alors qu'une partie des eaux se déverse directement dans la Seine.

L'Anses attire également l'attention sur la surveillance des produits alimentaires. Elle recommande d'élargir la liste des substances recherchées (dioxines, furanes, PCB, HAP, éléments-traces métalliques) par les services de l'État à d'autres substances : nickel, arsenic inorganique, zinc, retardateurs de flammes et phtalates. Mais aussi de rechercher les polluants dans les aliments destinés à l'alimentation animale, d'effectuer des prélèvements de sols, d'échantillonner des denrées auto-produites par des particuliers et de réaliser des prélèvements de sédiments susceptibles d'impacter la production piscicole et les activités de pêche de loisir. « La liste de substances n'est (…) qu'un des éléments parmi d'autres (localisation, mode de prélèvement…) au sein d'un plan de surveillance qui doit évoluer avec le temps passé depuis l'événement », avertit en outre l'Ineris.

Réactions2 réactions à cet article

 

Ainsi donc, les fumées de combustion de quelques 10 000 tonnes de produits industriels - dont la moité estampillés toxiques - s'avèreraient contenir des éléments toxiques. Ca alors, pour une surprise ! C'était totalement inattendu !
Inattendu en tout cas pour le préfet qui a immédiatement voulu rassurer en donnant de fausses informations. De la communication de crise très ancien monde, en somme.
Cela est parfaitement révélateur de l'absence de culture environnementale chez la plupart des hauts représentants de l'Etat. Il va falloir d'urgence introduire quelques heures de cette matière dans le cursus de l'ENA pour espérer éviter à l'avenir de tels aveux d'incompétence et disposer de corps d'Etat fonctionnant en adéquation avec les enjeux du XXIème siècle.

Pégase | 11 octobre 2019 à 09h40
 
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Je note avec intérêt que la recherche d'hydrocarbures aromatiques polycliniques -HAP- (dont le benzopyrène fait partie) est enfin préconisée par l'INERIS. En revanche il se confirme que la formation de dioxines ne pouvait être que très réduite compte tenu de l'absence quasi certaine de solvants chlorés. Les analyses ne les donnent qu'à l'état de traces et encore on n'est pas sûr qu'elles proviennent de Lubrizol. En revanche pour les HAP je redoute de mauvaises surprises

glaudius92 | 11 octobre 2019 à 14h41
 
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