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Prix plancher et corridor carbone : les économistes du climat sont sceptiques

MAJ le 22/06/2016

Pour compenser la faiblesse du marché des quotas, la France veut mettre en place un prix plancher carbone et propose à l'Europe l'instauration d'un corridor carbone. Pour les économistes de l'énergie et du climat, ces solutions sont peu pertinentes.

Gouvernance  |    |  Sophie FabrégatActu-Environnement.com
Environnement & Technique N°360 Cet article a été publié dans Environnement & Technique n°360
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Lors d'une conférence organisée le 14 juin, les économistes de la chaire European electricity markets (CEEM) et de la chaire Economie du climat (CEC) de l'université Paris-Dauphine ont fait part de leurs premières réflexions sur les propositions du gouvernement français pour compenser les faiblesses du marché carbone européen. La France envisage en effet de mettre en place, dès 2017, un prix plancher carbone de 30€ à l'échelle nationale et défend, au niveau européen, l'instauration d'un corridor carbone venant corriger le faible prix des quotas européens. Mais, pour ces experts, ces solutions ne remplaceront pas une nécessaire réforme du marché des quotas européens (EU-ETS).

"On est dans une situation très sérieuse de dysfonctionnement du marché électrique et du marché carbone européens, analyse Christian de Perthuis, directeur de la CEC. Cela renvoie à une absence de coordination entre les différentes politiques publiques menées à l'échelon national par les 28 Etats membres et le marché des quotas européens". Le développement des énergies renouvelables ou encore la mise en place de marchés de capacité dépendent en effet des politiques nationales. "Depuis cinq ans, l'idée véhiculée par les pouvoirs publics est que ces dysfonctionnements sont dus au stock de quotas carbone, d'où l'idée de réserve de stabilité. Mais le problème est que l'EU-ETS n'envoie aucun signal correct au marché, estime l'économiste. On développe les énergies renouvelables en Europe sans utiliser le marché carbone, on est complètement schizophrènes !". Selon lui, "les nombreuses rustines" qui sont envisagées aujourd'hui, comme le prix plancher carbone français, n'amélioreront pas ce système qui est bancal…

Une efficacité relative pour un coût de l'électricité plus élevé

Les économistes ont évalué l'impact des mesures proposées par la France. L'objectif de ces mesures : envoyer les bons signaux au marché, en fixant un niveau de prix carbone qui permet de faire basculer les mix électriques.

"Le premier effet d'un prix plancher français sera de substituer les productions thermiques nationales par des importations, note Boris Solier, chercheur à la CEC. Mécaniquement, les émissions de CO2 françaises vont baisser [- 9 MtCO2], mais elles seront en partie compensées par les émissions liées aux importations d'électricité [+6 Mt]". Un prix plancher supérieur à 30€ la tonne de CO2 permettra de substituer la production électrique au charbon par de la production au gaz et fera augmenter le prix de l'électricité.

Ainsi, par rapport à un scénario de référence, un prix plancher à 30€ fera baisser la production électrique française de 2,7%. La production à base de charbon chutera de 65,5% (de 8,6 TWh à 3 TWh) et la production gaz de 74,2% (de 12 à 3,1 TWh). En revanche, les importations d'électricité augmenteront de 49% (de 29,6 TWh à 44,1 TWh). Le prix moyen de l'électricité augmentera de 3,2 €/MWh. "Avec l'instauration de ce prix plancher carbone, le charbon français devient la technologie la plus coûteuse", note Boris Solier.

Mais l'étude de scénarios alternatifs nuance ces résultats. Ainsi, si le prix du charbon reste faible mais que le prix du gaz augmente à l'avenir, le charbon restera compétitif, en revanche la production électrique à base de gaz sera pénalisée. Si, au contraire, le prix du gaz diminue (autour de 10€/MWh) et que le prix du charbon augmente, la production gaz sera impactée, tandis que l'effet du prix plancher sera nul sur la production charbon, qui sera déjà impactée par le prix du marché… "Si l'objectif est de fermer les centrales à charbon, une mesure réglementaire aura le même effet que le prix plancher, sans toutefois pénaliser le gaz", analyse Boris Solier.

Selon son analyse, l'instauration d'un prix plancher à l'échelle européenne augmentera l'ensemble des coûts de la production thermique d'électricité française (+12€/MWh), tout en abaissant légèrement la part du charbon et en augmentant la part du gaz.

Pour une réforme en profondeur du marché carbone européen

Yves Le Thieis, économiste au cabinet de conseil FTI, qui a lui aussi analysé les propositions françaises, fait des constats du même ordre : "Un prix plancher de 30€ aura pour conséquences une production électrique à base de lignite toujours moins chère, mais inversera le rapport entre les centrales à gaz les plus efficaces et les centrales à charbon les moins efficaces". Selon lui, avec un dispositif franco-français, "on se tire une balle dans le pied car nos centrales thermiques seront les plus chères" au niveau européen. En revanche, l'instauration d'un prix plancher européen "modifiera les flux entre les pays", avec peu d'impacts pour la production électrique française (grâce au nucléaire) mais aux dépens de l'Allemagne et de la Pologne qui ont une production électrique beaucoup plus carbonée. Les prix de l'électricité augmenteront, selon son analyse, de 8 à 10€/MWh. Ce dispositif permettrait finalement de faire baisser les émissions de CO2 françaises de 12 Mt, mais les émissions liées aux importations augmentant de 7 Mt, le bénéfice net ne serait que de "5 MtCO2 pour 900 M€ de coût supplémentaire, soit 180€ la tonne de CO2 évitée !", souligne l'économiste.

Selon ces experts, il serait donc préférable de réformer le marché carbone européen, en instaurant une gestion dynamique des quotas qui permettrait de juguler l'excédent. Cette réforme devrait être complétée par d'autres dispositifs, comme la mise en place de politiques de contrats à long terme (tarifs d'achat, contrats de capacité…) ainsi qu'une flexibilisation du système électrique (stockage, interconnexions, effacement de la demande…).

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