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Actu-Environnement

“ Envisager que seul le marché rémunère l'agriculture bio est une faute ”

Des partenariats innovants peuvent être passés entre producteurs bio et grande distribution. A l'instar de celui qu'ont noué les producteurs Biolait à Système U. Mais cela ne peut pas se substituer aux aides publiques, estime le président du groupement.

Interview  |  Agroécologie  |    |  Sophie FabrégatActu-Environnement.com
   
“ Envisager que seul le marché rémunère l'agriculture bio est une faute ”
Christophe Baron
Président du groupement de producteurs Biolait et producteur dans le Morbihan
   

Actu-Environnement : L'entreprise de collecte et de commercialisation de lait de vache bio Biolait a passé, en 2011, un partenariat assez novateur avec l'enseigne de distribution Système U et la laiterie Saint Denis de l'Hôtel. Comment ce rapprochement a-t-il eu lieu ?

Christophe Baron : Tout a démarré fin 2009. Nous préparions alors notre assemblée générale. Nous étions dans les années post Grenelle de l'environnement. Il y avait beaucoup de conversions vers l'agriculture biologique à cause de la baisse des prix du lait conventionnel cumulée à une forte attractivité de la filière bio, donc beaucoup de volumes à absorber. Nous avons pensé qu'inviter un gros distributeur à venir échanger avec nous serait une bonne chose. Trois quarts des volumes de lait sont vendus dans la grande distribution, c'est donc un acteur incontournable dans le développement de la bio. Nous avons cherché parmi les six ou sept grandes enseignes et nous nous sommes rapprochés de Système U. Historiquement, nos deux organisations sont issues de l'Ouest de la France, avec une présence assez rurale… Il y avait des cohérences… Deux représentants de Système U sont venus à l'AG, non sans crainte ! Cela nous a permis de discuter franchement, de nous découvrir mutuellement. Trois semaines plus tard, ils sont revenus vers nous. Ils avaient connu auparavant une pénurie de lait bio donc ils étaient intéressés pour travailler avec nous.

AE : Comment les discussions se sont-elles passées ?

CB : Nous leur avons tenu un discours qu'ils n'avaient pas l'habitude d'entendre ! Nous souhaitions des prix stables, connectés à nos prix de production, et une contractualisation à long terme. Système U a vu dans ce partenariat un moyen de sensibiliser le consommateur à travers une histoire : une présence sur tout le territoire, puisque notre organisation maille quasiment l'ensemble de la France (70 départements en collecte, encore plus en livraison), et un prix qui respecte les producteurs. Ils ont choisi de communiquer autour de la valeur créée, en décomposant le prix d'une bouteille de lait (proche de 1€) entre les parts qui reviennent au producteur, au transformateur et au distributeur. C'est un accord exemplaire. A l'époque, ça dénotait, même si nous avions déjà un dispositif de ce type avec l'enseigne Biocoop à l'échelle nationale. Aujourd'hui c'est un vrai succès. Alors que nous leur avons livré 5 millions de litres de lait la première année, nous atteignons cette année 30 millions de litres. Le succès s'est aussi démontré du côté de Système U : alors que l'enseigne représente 10% du marché national de la grande distribution, son lait bio couvre 20% du marché ! Pourtant, chez Système U, la bouteille de lait bio est vendue entre 0,97€ et 1,05€, alors que chez d'autres distributeurs, elle est affichée à 0,80€. Cela prouve que le consommateur est sensible à autre chose que le prix.

AE : Depuis, vous avez renouvelé ce partenariat. Toujours à votre avantage ?

CB : Nous avions, dans un premier temps, contractualisé sur trois ans. En 2014, nous avons rediscuté d'un contrat et le prix a été réactualisé pour prendre en compte l'inflation (prix du pétrole, énergie…). Il y a eu une vraie écoute. Nous avons rediscuté cette année d'un nouveau contrat, pour cinq années cette fois.

AE : Combien de fermes sont concernées et que représente ce partenariat dans votre portefeuille de clients ? Pourriez-vous passer d'autres partenariats de ce type ?

CB : Notre groupement représente plus de 1.100 fermes et nous devrions livrer cette année environ 200 millions de litres de lait. Système U représente 15% de nos volumes, Biocoop 9 à 10%. Nous travaillons au total avec une centaine de clients, dont beaucoup de transformateurs comme Danone, Novandie, Candia… Pour un tel partenariat, il faut être trois : les producteurs, le transformateur et le distributeur. Donc difficile de l'envisager avec les industriels que nous fournissons. En revanche, nous aimerions étendre ce dispositif à d'autres produits comme le beurre, les yaourts… Ce que nous faisons déjà avec Biocoop.

AE : Ce partenariat prévoyait également une aide à la conversion ?

CB : La première année, effectivement, Système U a eu la volonté de participer aux conversions. Trois centimes d'euros par bouteille de lait étaient destinés aux conversions. Biolait mutualisait l'argent et le reversait aux agriculteurs en conversion. Mais finalement, il y avait beaucoup de conversions "naturelles", liées à la crise du lait. La logique d'encourager les conversions n'était plus aussi évidente, le dispositif a été arrêté.

AE : Le ministre de l'Agriculture, Stéphane Travert, a récemment évoqué l'idée d'un fonds privé d'aide à la bio. Pensez-vous que le dispositif d'aide à la conversion que vous aviez mis en place puisse être généralisé ? Est-ce que ce serait une bonne chose ?

CB : Les aides que nous versions étaient liées aux volumes. Pour une exploitation de deux personnes qui livraient 300.000 litres de lait par an, cela représentait 9.000€ par an, sur deux ans. A l'époque, les aides publiques, pour une exploitation équivalente de 80 hectares, étaient de 200€ à l'hectare, donc 80.000€ sur cinq ans, soit 16.000€ par an. L'aide privée était donc bien inférieure à l'aide publique. C'était un complément. On ne peut pas regretter que des acteurs privés soutiennent les conversions vers l'agriculture biologique, mais il ne peut pas y avoir un désengagement complet de la sphère publique. Il ne faut pas que cela occulte le débat de société sur les bienfaits de l'agriculture biologique et les externalités positives sur la qualité de l'eau, de l'air, la gestion des antibiotiques, des pesticides, des OGM, les paysages… Envisager que seul le marché rémunère cette agriculture est une faute. C'est une politique publique qui génère de la valeur, et même en termes d'emplois. La bio représente 7% de la surface agricole utile (SAU) et 11% de l'emploi agricole. Si les pouvoirs publics se désengagent demain, il y aura un manque pour la filière. Il va falloir "passer à la caisse" et cela se ressentira sur le panier de la ménagère. Le risque, c'est que la bio ne se démocratise pas et que l'on reste dans une logique où l'alimentation accessible est forcément industrielle.

AE : Pourtant le marché du bio se porte bien. Il ne suffit pas à soutenir les filières ?

CB : Nous avons tendance à dire que la bio fonctionne comme une pile : le pôle positif, c'est le marché. Le pôle négatif, ce sont les crises. Les filières bios se développent au gré des crises de l'agriculture conventionnelle. Dans le lait, la chute des prix en 2009 a entraîné de nombreuses conversions. Le prix du lait est reparti à la hausse en 2013-2014 et donc, à cette période, il n'y avait quasiment plus de conversions. En 2015, la fin des quotas laitiers a entraîné une nouvelle vague de conversions. Ajoutez à cela les crises sanitaires, et vous voyez que la bio se développe de façon irrégulière, alternant des phases de croissance intense et des phases de transition (paliers), en fonction des crises agricoles. Nous avons besoin d'un développement plus cohérent, et c'est là que les pouvoirs publics doivent agir. Sinon, c'est déstabilisant. Cette année, nous allons récolter 190 à 200 millions de litres de lait, nous en attendons 260 millions l'année prochaine ! Il y a certes un déficit de lait bio à combler mais nous devons aussi trouver de nouveaux débouchés. C'est compliqué lorsque l'on doit absorber plus de 30% de croissance en un an ! Dire qu'un secteur marche bien et n'a pas besoin d'aides est une erreur. Il faut aussi faire attention à qui on destine les aides. Le gouvernement veut verser 5 milliards d'euros pour la modernisation et la robotisation des bâtiments agricoles. Or, demain, ces fermes ne pourront pas se convertir à la bio, elles ne seront plus adaptées, devenues incompatibles par leurs installations et façon de produire. Ne fléchons pas le budget de l'état vers l'industrialisation de l'agriculture…

Réactions7 réactions à cet article

 

Je suis importateur de produits bio et vegan en France, et je ne comprends pas ou plutôt n'admet pas ce type de raisonnement. Ce que Monsieur Baron dit si je comprends bien son propos c'est que les agriculteurs bio ont besoin d'aides parce qu'ils ont choisi de se convertir au bio à l'occasion de crises. Cela sous entend donc, que ce n'est pas leur vocation première, et qu'ils n'y ont vu que leur intérêt et non une vraie prise de conscience des problèmes engendrés par l'agriculture traditionnelle. Que les agriculteurs veuillent gagner davantage parfait, mais que l'on doive les subventionner pour çà, non. Ceux qui font la démarche vers le bio ne la ferait donc que sous l'angle d'une crise et de la pression du marché sur leurs prix ? Donc le fait le produire de produits de qualité ne devient important que quand on peut y gagner plus. Je trouve ce genre de propos inadmissibles, ils laissent entendre que l'on peut bien nous vendre n'importe quoi, et que les producteurs ne feront des produits plus sains que contraints par la loi du marché. Quand les fabricants avec lesquels je travaille créent ou transforment un produit, ils savent qu'ils le font parce que d'abord le produit leur plait gustativement et qu'il est sain et naturel, donc qu'il se vendra et non pour des raisons bassement mercantiles du marché. C'est un peu comme Fleury Michon qui se met à produire des produits bios, encore un qui veut surfer sur la vague. Stop aux profiteurs.

BeSnug | 21 septembre 2017 à 10h04
 
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Je ne suis qu'un consommateur attentif, et je n'admets pas le raisonnement de Monsieur BeSnug. Que les agriculteurs recherchent un revenu digne via la BIO fait d'eux des profiteurs... Il faut oser donner de telles leçons quand on vit de l'import de produits étrangers "bio" dont je ne pense pas qu'ils permettent tous une juste rémunération au producteur, telle qu'évoquée dans cet article!
Toute production, BIO ou pas, doit correspondre à une demande. Quand vous importez un produit, c'est bien pour le revendre avec une marge, et pas simplement parce qu'il est "sain et naturel" comme vous le dites! sinon j'ai en stock un peu de vent à vous vendre.

Marcel | 21 septembre 2017 à 15h12
 
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Bravo pour la démarche, qui est très sensée économiquement et bien construite... Du bio industriel en quelque sorte, qui est la démonstration que cette étiquette "bio" est artificielle et trompeuse.
Rien de "bio" là-dedans, juste un raisonnement technique et économique plutôt sain. Il ne reste plus qu'à éliminer la tromperie marketing qu'est le "bio" pour généraliser cette pratique somme toute plutôt conventionnel (et ce n'est pas un défaut).
Bon courage à tous les éleveurs contre l'église écolo-végane et ses grands gourous médiatiques.

Albatros | 21 septembre 2017 à 16h58
 
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Quelques précisions, j'importe des produits bio et vegan qui n'existent pas en France, et deuxièmement justement ce sont les producteurs qui me vendent leurs produits, donc ce sont eux qui fixent leurs prix. Je suis d'accord pour payer la qualité pas pour subventionner ceux qui choisissent le bio par défaut comme un nouveau bon filon.

BeSnug | 21 septembre 2017 à 17h06
 
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Grand bien vous fasse et, comme dirait l'autre: "Quand on pense que si vous n'achetiez pas ces produits ils ne se vendraient pas! Vous n'êtes pas raisonnables!".
Mais le pari du con-sot-mateur est plutôt gagnant pour le moment en ce qui concerne les marges des arnaqueurs du "bio". Bravo à eux pour leur opportunisme mais je ne suis pas client.

Albatros | 21 septembre 2017 à 17h50
 
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Article intéressant qui montre que les agriculteurs bio gèrent des entreprises agricoles, donc visent ce qui est rentable sur le marché. Mais ça fait aussi depuis les débuts de la PAC qu'ils sont dans un modèle agricole où domine sans partage le volet économique. Rien d'étonnant donc qu'à côté des militants de la bio s'agrège des bio-opportunistes, prompts à se désengager de la filière AB dès que se profile une meilleure alternative économique.
C'est plutôt aux pouvoirs publics et aux chambres d'agriculture (leur responsabilité n'est que trop rarement mentionnée alors qu'elles ont une influence énorme sur le terrain, aux côtés de la FNSEA) de définir un cadre permettant des attributions d'enveloppes financières vers les projets ayant une réelle vision à long terme de la bio.
De là à jeter le bébé bio avec l'eau du bain... Albatros, vous avez dû hélas trop ingurgiter de déchets plastiques lors de vos pérégrinations océaniques : votre raisonnement en est manifestement altéré... et très orienté.

Pégase | 22 septembre 2017 à 09h42
 
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Cher Pégase, l'argument est un peu léger voire totalitaire: pointer la santé mentale du contradicteur pour disqualifier son raisonnement, on a déjà vu faire...
Pour information et quoi qu'on puisse en penser, la FNSEA n'a rien du monolithe décrit par ses contradicteurs et comporte un nombre assez conséquent d'opinions si on prend la peine d'observer un peu finement. NB: je n'y suis pas affilié.
Je vous rejoins sur les entreprises et leur fonctionnement. Je pense sincèrement que celles qui dureront sont celles qui basent leur activité sur un équilibre entre agronomie, zootechnie et environnement.
L'actuel prétendu élitisme des labels "bios" est une vaste tromperie du consommateur qui est devenu "complice" des discours non moins trompeurs grands distributeurs qui se font une virginité (cf. leur prépondérance dans l'actuel cirque des états généraux de l'alimentation).
Excellente journée.

Albatros | 22 septembre 2017 à 11h34
 
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