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Parc naturel de la mer de Corail : une protection étendue mais pas exactement renforcée

Le gouvernement de Nouvelle-Calédonie a passé la barre des 10 % d'espace marin strictement protégé en octobre 2023. Une décision exemplaire, vue de loin, mais attaquée par une association environnementale locale. Focus.

Décryptage  |  Biodiversité  |    |  F. Gouty
Parc naturel de la mer de Corail : une protection étendue mais pas exactement renforcée

Contrairement aux apparences, protéger n'a pas de caractère absolu. Le 18 octobre 2023, la Nouvelle-Calédonie a rehaussé jusqu'au plus haut niveau de protection l'équivalent de 10 % du parc naturel de la mer de Corail (PNMC), une aire marine protégée recouvrant la totalité de son espace maritime (inclus lui-même dans la zone économique exclusive de la France). Un palier majeur dans la poursuite de l'objectif « 30 x 30 », instauré dans l'Accord de Kunming-Montréal de décembre 2022 et dans le Traité mondial sur les océans de juin 2023, visant à placer 30 % des terres et mers du globe sous protection « stricte » d'ici à 2030.

Pourtant, les zones choisies pour atteindre cette cible pourraient ne pas bénéficier autant à la biodiversité locale qu'il y paraît, selon l'ONG Bloom et l'association locale, Ensemble pour la planète (EPLP). Cette dernière, qui siège au comité de gestion du PNMC aux côtés de syndicats et d'élus locaux, a même annoncé, le 11 janvier 2024, avoir déposé un recours devant le tribunal administratif de Nouvelle-Calédonie pour demander l'annulation de cette décision. Le gouvernement local a désormais un mois pour y répondre et défendre sa position, à moins de revoir sa copie.

Brève histoire d'une aire marine protégée

Le PNMC a été créé par l'arrêté du 23 avril 2014 du gouvernement local de Nouvelle-Calédonie. Constitué en tant que parc naturel marin, la catégorie de protection la plus basse pour les aires marines reconnues par l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), il s'étale sur 1,3 million de kilomètres carrés, soit 13 % de la ZEE française, et représente environ 60 % de toute la surface des aires marines protégées françaises (comptant alors pour 16 % de cette ZEE, contre 4 % avant la création de ce parc). La collectivité ultramarine y interdit dès lors un grand nombre d'activités de pêche, notamment au chalut, à la drague ou à la senne.

“ La Nouvelle-Calédonie reproduit la politique du chiffre observée au niveau global et utilisée ad nauseam par la France ” Bloom
« À la création du parc en 2014, nous avons envisagé d'attaquer l'arrêté de création car il laissait la porte ouverte à tout, y compris au pire, confie Martine Cornaille, présidente de l'association EPLP à l'origine du récent recours. Nous pensions notamment à l'exploitation des ressources minières profondes et au tourisme industriel. » Trois arrêtés pris en août 2018 viennent y délimiter des premières réserves naturelles et intégrales, respectant les deux catégories de protection les plus hautes reconnues par l'UICN. Le niveau de protection forte (ou protection stricte), caractérisant des zones de non-prélèvement et interdisant toute activité humaine autre que scientifique, passe à 0,5 % de la surface du parc. Un nouvel arrêté de juin 2022 créant de nouvelles réserves monte le curseur jusqu'à 2,4 %. Le dernier texte en vigueur y a ajouté cinq nouvelles réserves naturelles, une réserve intégrale et a transformé le statut de deux réserves naturelles existantes en réserves intégrales.

Au total, 136 800 km2 du parc sont actuellement encadrés par des règles de protection forte. « La superficie des réserves intégrales est multipliée par quatre, celle des réserves naturelles par cinq », se félicitait le gouvernement néocalédonien à l'automne. Avec ce bond vers les 10 % de protection forte en Nouvelle-Calédonie (et en comptant les zones concernées dans les Terres australes et antarctiques françaises ou TAAF), le score global de la France a été relevé à 4 % – quand bien même à peine plus de 0 % des eaux métropolitaines bénéficient du même statut.

Contourner pour mieux protéger ?

Pour Jérémie Katidjo Monnier, membre du gouvernement local chargé de l'environnement et de la gestion du PNMC, l'arrêté d'octobre 2023 (1) constitue bien « une avancée majeure pour la protection du patrimoine océanique exceptionnel » de la Nouvelle-Calédonie. Par conséquent, il trouve « dommage » qu'une association environnementale rejette un projet de création de nouvelles zones de protection forte, « alors que chaque pas vers l'objectif "30 x 30" est essentiel ». Et ajoute qu'il « peut paraître paradoxal aujourd'hui que cette action en justice ait été initiée par une association environnementale, d'autant que plusieurs autres organisations de défense de l'environnement soutiennent le projet », dont le WWF France, également membre du comité de gestion du parc. Pourtant, pour Bloom et EPLP, le paradoxe réside avant tout dans la forme prise par ce projet.

D'une grande richesse biologique et environnementale, le PNMC comporte plusieurs zones reconnues pour leur intérêt écosystémique : des zones importantes pour la conservation des oiseaux (Zico ou IBA, telles que définies par l'ONG BirdLife International), des zones importantes pour les mammifères marins (IMMA, reconnues par une « task force » spéciale de l'UICN) et des aires marines d'importance écologique ou biologique (EBSMA, classées sur la base de la Convention sur la diversité biologique de 1992). « Le rehaussement du niveau de protection de la réserve de Bellona, à l'ouest, et des atolls d'Entrecasteaux, au nord de l'île de Grande-Terre, est une étape cruciale pour freiner l'effondrement des populations d'oiseaux marins en Nouvelle-Calédonie », atteste Bloom dans un rapport publié début décembre (2) , signalant une « baisse inquiétante » de 2 à 4 % par an « pouvant mener à des extinctions locales ».

Cela étant, toujours selon l'ONG, « les nouvelles réserves ne protègent qu'une infime partie des IMMA puisque la réserve intégrale du banc Capel, au sud-ouest des îles, ne couvre qu'une petite partie de l'IMMA de Chesterfield-Bellona, à l'ouest, et que les réserves naturelles de Walpole et une partie de Norfolk, au sud-est, ne couvrent qu'une petite partie de l'IMMA du sud de l'île ». Cette curieuse stratégie de l'évitement contourne ainsi des zones de pêche : « Les nouvelles réserves intégrales et naturelles ont été placées dans des zones où les palangriers n'opèrent pas » (s'appuyant en cela sur les données satellites du Global Fishing Watch). Une volonté ouvertement affichée par les autorités locales, même dans le rapport publié en annexe du projet d'arrêté (3) . « Le choix a été fait de cibler principalement les secteurs où l'effort de pêche est le moins important, de manière à ne pas impacter significativement les résultats économiques de la filière. (…) Il est assumé que la création d'aires marines protégées tel qu'envisagé n'impactera pas de façon significative la filière pêche. »

Conserver la biodiversité sans sacrifier l'économie

L'enjeu ici, pour la Nouvelle-Calédonie, est double. D'une part, le gouvernement souhaite convaincre l'UICN de distinguer les pratiques traditionnelles de pêche hauturière (en haute mer) à la palangre des autres techniques de pêche dite « industrielle », interdites dans les réserves naturelles et intégrales. La flotte néocalédonienne compte dix-sept navires de moins de 24 mètres de long, sur un plafond de vingt-et-un navires autorisés à l'intérieur du parc, et ne prélève pas plus de 2 500 tonnes de poisson par an, lesquelles sont destinées en grande majorité à l'autosuffisance alimentaire néocalédonienne. « Nous comprenons que les réserves marines bénéficient à la pêche tout comme au tourisme en régénérant les stocks de poissons et en préservant des espaces d'exception, déclare Jérémie Katidjo Monnier. Réciproquement, les professionnels de la mer sont impliqués dans sa conservation et contribuent notamment à la surveillance dans le parc autour des réserves. » D'autre part, relève Martine Cornaille d'EPLP, les discussions qu'entretient la Nouvelle-Calédonie avec ses archipels voisins (comme les Îles Salomon, le Vanuatu ou les Îles Fidji) pour créer des aires marines protégées communes pourraient aussi bénéficier au secteur de la pêche. Celles-ci pourraient former un « corridor qui servirait au passage des navires de pêche » dans la région. Autrement dit, pour Martine Cornaille, « la délimitation et les catégories choisies pour les réserves néocalédoniennes du PNMC ont été dictées par les pêcheurs hauturiers ».

Cet intérêt économique n'est pas seulement halieutique, mais également touristique. Comme le soulève Bloom, « le tourisme reste une menace pour les zones les plus isolées de Nouvelle-Calédonie, en particulier par rapport au dérangement de la faune (oiseaux et mammifères marins) », notamment à l'ouest des îles, dans le secteur de Chesterfield. « Il y a quelques années, Ponant, une compagnie de croisière, avait manifesté son intention d'y faire escale, se remémore Martine Cornaille. Seule notre mobilisation, avec 150 000 signatures à notre pétition, a fait reculer temporairement ce projet. » Si, d'après une source proche du dossier, le gouvernement « n'a pas la volonté de créer un site touristique industriel dans des zones classées », aucune disposition ne l'interdit dans le droit local.

Un objectif se suffit-il à lui-même ?

En somme, si pour Bloom, cette hausse du niveau de protection forte à l'intérieur du PNMC ne permet pas d'endiguer la surpêche - l'ONG a même constaté un sursaut de l'effort de pêche, une forme de « surpêche anticipée », la veille de la parution du fameux arrêté) - elle reste « efficace pour limiter le développement de nouvelles pêcheries ou l'extension des pêcheries existantes ». Cependant, le signal en apparence positif qu'envoie ainsi la Nouvelle-Calédonie n'est pas de nature à rassurer les défenseurs de la biodiversité locale. « La démarche pleinement assumée par le gouvernement de Nouvelle-Calédonie est équivalente à l'attitude de la France dans les TAAF et dans les eaux de l'Hexagone : la Nouvelle-Calédonie reproduit ici à moindre échelle la politique du chiffre observée au niveau global et utilisée ad nauseam par la France », estime Bloom. Constat partagé par Martine Cornaille d'EPLP pour qui « quantité ne signifie pas qualité » et qui regrette « le manque d'ambition de la tutelle française en matière de protection de la biodiversité et des écosystèmes », se contentant « de suivre le gouvernement local au lieu de le tirer vers le haut ».

À cette politique de l'objectif par l'objectif, le gouvernement néocalédonien ajoute malgré tout une attractivité scientifique. « Ces nouvelles réserves nous permettent de faire du parc une plateforme de la recherche scientifique, un courant d'air pour inciter de nouvelles études, comme le suivi de la mégafaune marine porté sur trois ans par l'Institut de recherche pour le développement (IRD) et le WWF France », selon un collaborateur du gouvernement. D'autant qu'à l'occasion du dixième anniversaire de la création du PNMC en avril prochain, le gouvernement compte bien faire adopter son projet de loi de moratoire sur l'exploration et l'exploitation minière de ces nombreux monts sous-marins pour les dix années à venir.

Du reste, aucune intention officielle d'étendre encore davantage la surface des zones en protection forte ne se distingue à l'horizon. Si les 105 000 km2 de réserves intégrales supplémentaires n'ont rien d'anodin, cela reste en-deçà de la promesse initialement tenue à Bali, au sommet Our Ocean en octobre 2018, misant sur 200 000 à 400 000 km2 de protection forte pour atteindre directement le cap des 30 % dès 2019. Un engagement « abandonné » en avril 2019 depuis « l'installation de la nouvelle mandature » au congrès de la Nouvelle-Calédonie, admet une source proche du gouvernement en place.

1. Télécharger l'arrêté du 16 octobre 2023
https://www.actu-environnement.com/media/pdf/news-43312-arrete-octobre-2023-pnmc.pdf
2. Télécharger le rapport de Bloom
https://www.actu-environnement.com/media/pdf/news-43312-rapport-bloom-nouvelle-caledonie.pdf
3. Télécharger le rapport annexe
https://www.actu-environnement.com/media/pdf/news-43312-rapport-arrete-octobre-2023.pdf

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