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Pourquoi les agriculteurs ont tant de mal à lâcher les phyto

Passer d'un produit miracle, comme l'herbicide total glyphosate, à un mix de solutions demande aux agriculteurs de revoir totalement leurs pratiques. Sans une mobilisation de tous et une volonté politique forte, la réduction des phyto ne se fera pas.

Agroécologie  |    |  Sophie FabrégatActu-Environnement.com

Glyphosate, néonicotinoïdes… Les polémiques ne cessent d'alimenter les débats sur les produits phytosanitaires. Une table ronde, réunissant l'Anses, l'Inra, les ministères de l'Agriculture et de la Transition écologique, et les Chambres d'agriculture, était organisée mercredi 6 juin au Sénat sur cette question. Premier constat : la réduction des phyto ne fait plus débat. "Notre modèle agricole est extrêmement dépendant aux produits phytosanitaires. Cette dépendance est liée à un contexte économique, à une volonté de production, de recherche de compétitivité… Mais le système atteint ses limites. Les inquiétudes sont fortes sur les atteintes à la biodiversité, et de plus en plus de signaux alertent sur les effets sanitaires, les effets cocktails…", résume Patrick Dehaumont, directeur général de l'alimentation au ministère de l'Agriculture et de l'Alimentation.

La cancérogénéité du glyphosate n'est pas la question

En moyenne, 60.000 tonnes de produits phytosanitaires sont utilisées en France, avec une concentration croissante sur certains produits, alerte l'Anses : "Il y a une augmentation de l'usage des phytosanitaires et une diminution du nombre de substances disponibles", précise son directeur général, Roger Genet. Ainsi, la France est passée de 425 substances actives autorisées en 2008 à 352, dont 75 en biocontrôle. Les autorisations de mise sur le marché (AMM), qui portent sur un couple substance/usage, ont fortement chuté également : de 3.036 en 2008 à 1.230 en 2017, dont 20% représentent des solutions en biocontrôle.

"En termes d'alternatives chimiques, on est face à beaucoup moins d'offre dans la pharmacopée. On utilise davantage un certain nombre de produits, qui ne sont pas forcément les moins dangereux", souligne Roger Genet. Et c'est bien le constat que fait l'Anses dans le rapport sur les alternatives aux néonicotinoïdes, publié la semaine dernière. Celles-ci existent pour la plupart des usages, mais elles se concentrent sur un nombre restreint de molécules, ce qui suppose des "risques de résistance accrue aux substances chimiques", indique Françoise Weber, directrice générale adjointe de l'Anses.

D'ailleurs, si elle assume sa "différence d'appréciation" avec le Centre international de la recherche sur le cancer (Circ) sur la cancérogénicité du glyphosate, l'Anses n'écarte pas d'autres risques. Elle planche actuellement sur la toxicité de la substance, et devrait présenter ses conclusions à l'automne. "Le glyphosate représente 9.000 tonnes sur les 60.000 tonnes de phyto utilisées en France. Des concentrations très importantes sont déversées dans les milieux. Nous ne pouvons pas garantir l'innocuité sur le long terme", explique Roger Genet. Autrement dit, qu'il soit cancérogène ou pas, la question n'est pas là. Il faut réduire la dépendance de l'agriculture à cet herbicide total, et aux autres molécules. "Il faut baisser le facteur d'exposition global. Le premier principe doit être de diminuer le risque à la source. Il faut garder une palette de substances actives correctives dont nous pourrions avoir besoin, y compris en termes de santé publique (par exemple, les insecticides pour lutter contre le chikungunya)", estime le directeur de l'agence.

Des innovations de rupture sont nécessaires

Mais là réside toute la difficulté. Comment passer d'un produit unique, qui s'applique sur de nombreuses cultures et a des résultats miraculeux, à une combinaison de solutions aux résultats moins probants ? "Le glyphosate est un herbicide total très efficace. On ne va pas trouver une solution qui s'appliquera à toute l'agriculture française. Les approches seront différentes selon les territoires, les cultures, les systèmes, analyse Philippe Mauguin, PDG de l'Inra. La question est : combien ça coûte et comment on fait".

L'Inra a réuni la semaine dernière 180 chercheurs et agriculteurs sur ce sujet. Pour certaines cultures légumières ou pour la viticulture en terrasse, il n'y a pas d'alternative autre que le désherbage manuel. Pour les autres, des solutions existent : désherbage mécanique, couverts végétaux…

"Nous sommes dans un moment où il faut choisir. Les solutions existent, mais elles sont difficiles à mettre en œuvre. Nous venons d'un monde simple, avec les produits chimiques, et nous devons aller vers une manière de produire plus compliquée", souligne Karine Brulé, sous-directrice de la protection de la gestion de l'eau au ministère de la Transition écologique. Car de simples innovations technologiques ne suffiront pas.

"Une publication de l'Inra de 2017 montre que, sur un petit millier de fermes françaises, des agriculteurs ont pu réduire de 30% l'usage des phyto sans perte de productivité. Cela ne veut pas dire que c'est facile, mais ça donne des perspectives optimistes", explique Philippe Mauguin. Mais l'expert prévient aussitôt : "En fonction du gradient de réduction des phyto, les difficultés sont croissantes. 30%, c'est possible. Mais si on veut aller plus loin, 50% et au delà, il faut une reconception des modèles agricoles. Il s'agit plus d'une innovation de rupture que d'une innovation incrémentale".

En effet, utiliser du matériel de précision (pulvérisation, robots, capteurs…), des bulletins de santé etc… permet de traiter au bon moment et de manière plus fine. Mais réduire de 50% ou plus l'usage des pesticides suppose de revoir les pratiques, en remettant l'agronomie au cœur des systèmes (rotation, couverture des sols…), mais aussi en développant le biocontrôle, la génétique…

Difficile, mais pas impossible

"La culture de riz est très gourmande en fongicides. Une expérimentation en Chine nous a permis d'atteindre zéro fongicide grâce à un mélange de variétés de riz", indique Philippe Mauguin. Sous des latitudes plus proches, l'Inra a obtenu des résultats encourageants sur la vigne, grâce à la génétique. "Nous avons mis au point des variétés de vignes résistantes à l'oïdium et au mildiou, par croisement et hybridation avec des vignes sauvages. La diffusion ne se fera pas du jour au lendemain mais, si on nous laisse le temps, d'ici une quinzaine d'années, 80% de réduction de pesticides seront accessibles dans la viticulture", estime l'expert de l'Inra.

Depuis 2009, les fermes Dephy expérimentent des solutions sur le terrain pour réduire l'usage des phyto et diffuser les bonnes pratiques. "Chaque région, chaque culture ont leurs problématiques, il faut trouver des solutions pour chacune", explique Didier Marteau, membre du bureau de l'Assemblée permanente des chambres d'agriculture et président de la Chambre d'agriculture de l'Aube. Et celles qui sont probantes sont rapidement adoptées sur le terrain. "Cette année, dans ma région, le colza a été semé en mélange avec la féverole. Cette légumineuse est répulsive et permet de lutter contre les attaques de charançon, tout en enrichissant les sols. Résultat : on a pu s'affranchir de pesticides à l'automne". Le plan Ecophyto prévoit de diffuser ces solutions auprès de 30.000 fermes. Pour l'heure, seulement 5.000 seraient mobilisées... "On est loin du compte !", prévient l'agriculteur.

Mais mobiliser les chercheurs et les agriculteurs ne suffira pas. Il faut revoir les cahiers des charges trop stricts incompatibles avec une réduction des phyto, voire redéfinir les critères de qualité. Agir au niveau européen pour ne pas mettre les agriculteurs français dans une position fragilisée en terme de compétitivité. Sensibiliser le consommateur aux coûts engendrés par la réduction des phyto... Autrement dit, embarquer toute la société…

Réactions8 réactions à cet article

 

Tant que nos politiciens (pas tous heureusement) seront sous la coupe des lobbies phytopharmaceutiques (et je limite car c'est le sujet qui nous intéresse) nous n'aurons aucune avancée. Les annonces et reculs permanents ne font que nous amener vers une catastrophe certaine...... mais ce seront nos ENFANTS qui en subiront les conséquences pas CEUX qui prennent les décisions aujourd'hui !!!!!!!!!!

Bochenerouge | 08 juin 2018 à 09h16
 
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Durant les années 60-70 le glyphosate n'existait pas, puis il est apparu dans les années 80 comme une solution miracle mais il coutait très cher ... De nombreux agriculteurs ne l'utilisaient pas car trop cher, il était encore sous homologation Monsanto...Preuve que l'on a cultivé sans glyphosate..Mais il y a toujours eu les bons, les moyens et les mauvais agriculteurs..Les bons avaient des terres et des cultures propres et les autres avaient des terres et des cultures dégueulasses... Le glyphosate a contribué a brouiller les cartes car les fainéants avaient des terres presque aussi propre que les plus courageux...Un facteur est devenu très discriminant: rentabilité et rapidité d’exécution des travaux.. Pour le nettoyage des sols, on est passé de 1 à 10, par conséquent, des économies de temps, d'heures de tracteurs et de carburants...La nuisance écologique n'entrait pas dans le raisonnement ni dans le cout global ... Oui le glypho a été spectaculaire, c'est la raison pour laquelle les paysans, les jardiniers , les voiries (équipement) et la SNCF l'ont adopté...c'est plus facile de donner un coup de pulvé que de tenir le rotofile...

agregat | 09 juin 2018 à 09h26
 
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C'est au moins aussi difficile que de demander aux français de lâcher les anti-dépresseurs ou de demander à Danone et consorts de lâcher les pots en plastique.
Au fait, pourquoi personne ne demande à Danone et consorts de lâcher les pots en plastique ? Car pour le coup, il existe réellement des alternatives.

Albatros | 11 juin 2018 à 14h53
 
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Ca alors : on reparlerait donc d'agronomie en agriculture conventionnelle ? Les agriculteurs reprendraient-ils donc en main leur vrai métier ? Bien des techniciens de chambres d'agriculture le disent depuis longtemps, mais leur hiérarchie, aux ordres de l'agrochimie et d'une certaine banque dite verte, les avaient aimablement mis dans un placard au sous-sol afin de les empêcher de faire leur travail correctement...
On voit combien est difficile de sortir de plusieurs décennies d'addiction à ces drogues dures que sont les pesticides, et les dealers qui ont pignon sur rue font tout pour en retarder l'échéance, mais c'est un impératif sociétal.

Pégase | 12 juin 2018 à 09h20
 
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Dans les années 60-70 déjà des agronomes se levaient contre un mode de production agricole non durable. On arrive à 50 années de débats sur les pratiques et tous les agriculteurs que je croise dans mon métier (surveillance des eaux souterraines) me dise "oui mais..."mais la transition n'est pas facile...
mais on n'a pas de solution...
mais les lois de marchés...
Pourtant ils sont nombreux à être d'accord qu'une transition est nécessaire. Mais ça fait 50 ans !!! La transition n'est pas plus facile maintenant, elle est seulement plus nécessaire. Donc on s'attaque petit à petit à l'impossible d'antan. Et on entrevoit petit à petit des solutions. Et la transition se fera !
Mais après combien d'années perdues ? Combien de nappes et rivières polluées ? Combien d'espèces en extinction ? Tous ces impacts, on les quantifie aujourd'hui. Pourtant la FNSEA se bat avec une mauvaise foi déroutante contre les études dont les conclusions pourraient remettre en cause le modèle actuel. Elle participe plus que quiconque à l’opposition agriculture-environnement qui est si dure à vivre pour les exploitants. Je les ai vus détruire en 2 minutes un travail de 3 ans, tout ce qui a de plus sérieux devant des élus. Qu’importe que l’argument soit valable, véridique ou de mauvaise foi tant qu’il peut mettre à la poubelle les conclusions de 20 experts internationaux et par la même occasion 2M€ d’argent publique. Le lobbying c’est ça. Mettant à mal l’intérêt général et l’image de l’agriculture.

bIBU | 12 juin 2018 à 12h44
 
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Quand je vois sur cette page Bochenerouge parler de « nos ENFANTS » je pense à mon grand-père, agronome dans les années soixante qui déjà tenait ce discours. Je suis déjà le petit enfant qui subit les mauvaises décisions de ses aïeux. En fait j’en ai même fait ma profession.
Quand je vois Albatros dévier le débat sur Danone où les anti-dépresseurs, j’y vois comme pour la FNSEA un argument de mauvaise foi. En aucun cas l’existence de difficultés ou d’autres combats justifie une inaction. De 50 ans qui plus est.
Quand je vois agregat expliquer le pourquoi du comment je comprends que plus le temps passe, plus il est difficile de changer. Mais il le faut. Et plus il y aura de mauvaise volonté, plus ce sera long, dure à vivre et onéreux.

bIBU | 12 juin 2018 à 16h50
 
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bIBU, quand je parle de nos enfants, je devrais dire pour être correct, de vos enfants puisque je n'en ai pas pour la simple raison que je ne pouvais pas accepter de regarder mon (mes) enfant(s) subir nos indécisions ( et je me mêle au groupe car je ne peux m'écarter de ce désastre même si je suis contre à chaque instant)
Et si je me suis fait éjecté de plusieurs entreprises, ce n'était malheureusement que parce que je luttais contre cet acharnement des agriculteurs, coopératives, centres de recherche et agroindustries à vouloir proposer beaucoup d'intrants pour un petit gain de productivité et une grosse perte de rentabilité financière pour les exploitants.
Et si moi aussi j'ai entendu mes "ancêtres" (avec le plus grand respect pour eux) dire ces mêmes rengaines, cela ne m'a pas empêcher d'agir à ma toute petite échelle et encore aujourd'hui et ce jusqu'à la fin de mes jours, pour mettre tous les bâtons que je peux dans les roues "carrées" de nos décideurs égocentriques.

Bochenerouge | 12 juin 2018 à 18h07
 
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Des lueurs d'espoir dans le marasme ambiant, il y en a, fort heureusement. Et en général, elles viennent parce que le consommateur les demande. Ainsi, un viticulteur d'une petite AOP du Centre Val de Loire me disait qu'il a arrêté le gros de ses traitements herbicides de ses vignes pour deux raisons :
1- la concurrence sur la ressource hydrique est, dans son contexte d'argile à silex, favorable à la qualité des grains de raisin,
2- ses principaux clients sont des acheteurs hollandais et voir des rangs de vigne enherbés les rassure.
Un peu de bon sens dans le modèle agricole délirant qui nous est actuellement imposé est donc parfois possible.
Et des élus locaux, qui disent tout le mal qu'ils pensent de ce système, il y en a aussi. Le problème est qu'ils le disent entre quatre yeux, à voix basse et hors de portée d'oreille des gros bras de la FDSEA locale. L'omerta règne donc encore mais il ne faudrait peut-être plus grand chose pour qu'elle s'effondre.

Pégase | 12 juin 2018 à 21h44
 
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